Strasbourg, 28/09/2006 (Agence Europe) - « Laissez-moi vous demander aujourd'hui, dans cette formidable ville qu'est Strasbourg, qui a réuni d'anciens ennemis (…), n'est-il pas temps qu'Israël se rende compte des limites de la puissance militaire et œuvre pour une paix globale, juste et durable au Proche-Orient ? », a demandé mercredi soir le Premier ministre libanais Fouad Siniora aux députés européens, réunis à Strasbourg pour une session exceptionnelle de la Conférence des présidents des groupes politique ouverte à tous les parlementaires. Les solutions militaires « ne sont pas des solutions », comme le prouvent l'Irak et le Liban, a fait valoir le Premier ministre, pour qui une solution au Proche-Orient sera possible seulement si Israël reconnaît le droit des Palestiniens à un Etat indépendant, s'il accepte le retour des réfugiés et s'il se retire « du Liban, de Gaza, de Jérusalem, de la Cisjordanie, du plateau du Golan ». Ce qu'il faut, c'est le respect des résolutions 242, 338 et 425 du Conseil de sécurité, a-t-il insisté (en lui répondant Hans-Gert Pöttering a précisé: toutes les résolutions de l'ONU doivent être respectées, y compris celle sur le désarmement du Hezbollah). La leçon des derniers mois, selon M. Siniora, est: « Unissons nos forces, unissons nos forces et saisissons la chance d'avancer enfin vers une paix durable au Proche-Orient ». L'Europe « peut jouer un rôle unique dans cette volatile et stratégique partie du monde », affirme M. Siniora, qui martèle: « Le moment est venu de prendre des initiatives concrètes », et le Liban est décidé à « bâtir un Etat où la tolérance, la justice et l'Etat de droit triompheront ». « Des décisions historiques exigent des leaders historiques: qui sera à la hauteur de l'occasion ? », s'interroge-t-il. Le Président Borrell avait accueilli M. Siniora en rappelant que, dès cet été, le Parlement européen avait été le premier à demander un cessez-le-feu immédiat au Liban et l'envoi d'une force internationale, et en lançant: « J'espère que l'Europe fera quelque chose de plus que de signer des chèques en blanc et reconstruire des infrastructures qui seront détruites ensuite ». M. Siniora a décrit, au début de son intervention, les effets de « la dernière invasion de notre pays par Israël », le 12 juillet dernier: mort de 1 100 civils, destruction des infrastructures, blocus, catastrophe écologique en Méditerranée... Israël n'a pas encore complété son retrait demandé par la Résolution 1701 du Conseil de sécurité, a protesté M. Siniora, qui a expliqué: il y a quelques mois, le Liban était « plein d'espoir et de promesses », et maintenant il est devenu « un lieu de destruction, désolation et mort ». Face aux milliards de dollars que représentent les coûts de cette guerre, une conférence des donateurs internationaux se réunira dans les prochains mois en vue de la reconstruction à long terme du Liban, a-t-il annoncé.
Les députés demandent que l'UE soit active dans la recherche d'une solution impliquant toutes les parties
Tous les députés intervenus ont assuré au Liban leur soutien dans cette nouvelle phase difficile de son histoire. Nous appuyons un Liban souverain et « libre de toute influence extérieure », a déclaré le président du groupe PPE-DE Hans -Gert Pöttering, tout en ajoutant: nous sommes inquiets de voir qu'au Liban « il y a quelque chose comme un Etat dans l'Etat, avec une armée propre, ce qui ne saurait être accepté nulle part ». Jamais nous n'accepterons qu'on nie à Israël le droit d'exister en sécurité, a insisté l'élu de la CDU, en plaidant par ailleurs: que le Fatah et le Hamas s'entendent pour le bien de leur peuple, que personne ne sacrifie plus dans des attentats terroristes « ce qu'il a de meilleur, ses enfants ». Martin Schulz, président du groupe socialiste, a estimé que le Liban pourrait être « un modèle de tolérance, un modèle de société intégrée », mais que cela exige un effort de la part de tous, comme cela avait été fait à l'époque de l'URSS avec la CSCE (la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe qui avait abouti à l'Acte final d'Helsinki en 1975 puis à la création de l'OSCE qui compte aujourd'hui 56 membres: NDLR). Alors, on avait essayé « d'impliquer tout le monde », on avait mis en place « des mesures de confiance », a-t-il rappelé. Actuellement, « une grande puissance » qui veut être active dans votre région, mais sur une base unilatérale, a « échoué de manière grandiose »¸ s'est exclamé le social-démocrate allemand, qui tient à souligner: la Finul renforcée est conduite par des pays comme l'Italie, l'Espagne, la France et l'Allemagne qui essaient d'intégrer tous ceux qui sont concernés. Graham Watson, président du groupe ALDE, a réaffirmé lui aussi le droit d'Israël à exister, en notant: « Il est régulièrement attaqué, il est menacé d'être oblitéré » par d'autres Etats, et le Hezbollah dit qu'il ne désarmera pas même si Israël se retire complètement. Nous voulons vous voir travailler avec nous et avec Israël, a dit le libéral démocrate britannique au Premier ministre libanais. Et il a évoqué lui aussi la possibilité d'une Conférence sur la sécurité et la coopération au Moyen-Orient, la création d'un Fonds euroméditerranéen pour le développement, d'universités, « peut-être sous la supervision » de l'Assemblée parlementaire EuroMed. Vous avez raison d'affirmer qu'il faut « des hommes à la hauteur », a dit à M. Siniora le coprésident du groupe des Verts/ALE Daniel Cohn-Bendit, qui a évoqué le rôle joué par des hommes comme Sadate ou Rabin, et qui lui a lancé: « Nous attendons des hommes politiques qui puissent se surpasser. (…) Alors, dites, en grand homme politique, que vous reconnaissez Israël ». « Votre discours était un peu unilatéral », car tous les maux dans la région ne viennent pas d'Israël, a estimé le vert allemand, en faisant valoir: « Je me souviens des massacres de Sabra et Chatila, de la guerre civile qui n'était pas due à Israël, de l'assassinat de Hariri qui était le fait des forces secrètes syriennes, pas d'Israël ». Fouad Siniora lui a répliqué: le problème est que pendant des décennies, la plupart des tentatives de s'attaquer aux problèmes de la région portaient « sur les symptômes plutôt que sur les causes », et « c'est pourquoi les problèmes sont restés ». C'est Israël qui, en ne se retirant pas complètement du Liban et en restant dans les fermes de Sheeba, a « semé les grains » de la création du Hezbollah, a expliqué M. Siniora, qui a aussi regretté qu'Israël n'ait pas réagi à l'Initiative de paix de la Ligue arabe de 2002. Nous vous apprécions en tant qu'homme d'Etat qui a « la volonté de rassembler tous les Libanais », a dit au Premier ministre Francis Wurtz, président du groupe GUE/NGL (qui avait été le premier à souhaiter sa venue à Strasbourg) en citant le plan en sept points présenté par M. Siniora le 27 juillet. Et il a salué « la sagesse et le courage avec lesquels vous avez rappelé (…) que la question des armes du Hezbollah tout comme celle du contrôle de la frontière avec la Syrie relevaient de la responsabilité des seuls Libanais ». Comment l'Europe peut-elle aider le Liban ? Selon le communiste français, « elle a tout à gagner à se départir au plus vite et le plus clairement possible de la stratégie de Bush qui, de « guerre contre le terrorisme » et « enfantement du Grand Moyen-Orient », entraîne le monde de fiasco en fiasco, si ce n'est, un jour, dans la guerre des civilisations ». Et de se demander: « Pourquoi l'UE ne prendrait-elle pas l'initiative » de créer les conditions d'une Conférence internationale pour une solution globale dans la région, « y compris en coopération avec la Ligue arabe ? ». Selon lui, « le cadre en est tout trouvé: toutes les résolutions pertinentes de l'ONU ». Le non inscrit Gianni De Michelis, ancien ministre italien des Affaires étrangères, a averti: si, dans des délais « très serrés », aucune initiative politique n'est prise, ni la trêve ni la Finul ne pourront suffire. Pour l'élu du Partito Socialista Nuovo PSI, « il faut dépasser les résolutions de l'ONU et la logique du Quartette. Helsinki ? Bien sûr, mais il faut quelqu'un de bonne volonté capable de prendre le risque et de discuter des détails. Qui le pourrait plus que l'UE ? ».
Dans votre discours, « vous avez tu beaucoup de choses », a dit pour sa part à M. Siniora Cristiana Muscardini, coprésidente du groupe UEN, qui a mis en garde: si on veut la paix, il faut éviter l'unilatéralisme: « Les droits pour vous, les devoirs pour les autres ». Nous croyons en un Etat palestinien, mais on ne peut pas le créer en lançant des roquettes contre Israël depuis les maisons de civils, a fait valoir l'élue d'Alleanza nazionale. Au Premier ministre libanais qui avait affirmé que le terrorisme naît en partie de la misère et de l'injustice, elle a rétorqué: alors, il faut s'adresser aux chefs des gouvernements qui se sont enrichis au lieu de veiller au bien de leur peuple.
M. Siniora: l'Europe devrait essayer d'influencer les Etats-Unis
En conférence de presse, Fouad Siniora a tiré les enseignements de la guerre au Liban: « Israël, avec son attaque, n'a pas réussi son objectif d'en finir avec le Hezbollah ». Afin de parvenir à une solution globale, selon lui, il n'y a « pas d'autres voies que la mise en œuvre des résolutions du Conseil de sécurité », à savoir « les résolutions 242 de 1967 et 338 de 1973 ». M. Siniora a insisté plusieurs fois sur la nécessité de mettre fin à « l'occupation » israélienne, en considérant l'occupation comme « la mère de tous les maux ». « L'occupation est une partie du problème », a pour sa part reconnu Josep Borrell. « Peut-être que la libération de ce territoire déclenchera la reconnaissance » d'Israël par le Hamas ? s'est interrogé le président du Parlement européen.
Sans occulter le rôle des États-Unis, M. Siniora a estimé qu'il existe en Europe des « intérêts » et des « avantages réciproques à collaborer » avec eux à la recherche d'une solution négociée. « Si nous conjuguons nos efforts, nous pouvons réaliser quelque chose », a-t-il fait valoir. Se montrant optimiste au sujet de la force multinationale au Liban « dont l'ossature est européenne » et des résultats de « la conférence de Stockholm » (voir EUROPE n°9255), M. Siniora a appelé l'Europe à entreprendre de « véritables efforts pour influencer les États-Unis ».
Pour « la première fois depuis 35 ans », l'armée libanaise est présente dans le sud du pays, a tenu à souligner M. Siniora qui a aussi évoqué les « 8700 hommes déployés sur la frontière Nord et Est avec la Syrie ». Selon lui, « les choses sont sur de bons rails » car l'armée libanaise contrôle le sud du pays et son mandat est de confisquer toute arme trouvée. Interrogé sur le désarmement du Hezbollah après la récente démonstration de force de cette milice malgré la Résolution 1559 des Nations Unies, M. Siniora a simplement rappelé « l'ancien accord de Taëf » de 1989 destiné à mettre fin à la guerre civile libanaise et qui stipulait déjà que « toutes les milices (devaient) être désarmées ». Il n'a pas répondu à la question d'un journaliste qui lui demandait jusqu'à quand le gouvernement libanais allait tolérer que le Hezbollah bafoue son autorité.