On a besoin de la préférence communautaire. La bataille politique, diplomatique et juridique qui fait rage à propos du nationalisme industriel, des OPA (et des mesures de défense relatives), des «champions européens» ou des «champions nationaux», impose une nouvelle réflexion sur la préférence communautaire. Les institutions de l'UE et nos gouvernements négligent cet aspect par crainte de répercussions internationales ou simplement par ignorance. Et pourtant les comportements qui gênent seraient différents si les règles n'étaient pas identiques au niveau communautaire et au niveau mondial, et il serait possible de réclamer avec davantage de légitimité (et de chances de succès) un comportement plus «européen». À Londres et dans quelques autres capitales de l'UE, ainsi qu'à New York et dans les paradis fiscaux, ce que je dis est une hérésie ou même un blasphème. Mais la réflexion sur la notion même de préférence communautaire ne pourra pas, tôt ou tard, être éludée.
Sur le plan commercial, j'y ai fait allusion à plusieurs occasions, jusqu'à suggérer de prendre en considération, pour le secteur agricole, la sortie du Royaume-Uni de la politique agricole commune (ce qui résoudrait à la racine le problème du rabais budgétaire britannique). Le cas de l'agriculture mis à part, l'ouverture croissante des frontières aux marchandises des pays tiers devra être de plus en plus subordonnée à des normes contraignantes dans les domaines environnemental et social ainsi qu'au vrai respect de la propriété intellectuelle et des règles de concurrence. Ces idées progressent à propos du commerce (voir par exemple cette rubrique dans le bulletin n° 9086). Mais dans le secteur financier, on en est loin. Voici pourtant une déclaration récente de Michel Rocard : « L'Union européenne doit interdire les OPA sur son territoire à tout groupe dont plus de 20% de l'activité vient d'ailleurs. Question de survie.» Ce n'est qu'une opinion, et elle est peut-être excessive; mais Michel Rocard n'est quand même pas n'importe qui. Et un commentateur averti vient d'écrire: « C'est moins de champions nationaux que de champions européens que l'Europe a besoin. Encore faut-il les encourager et les défendre, n'en déplaise à la Commission européenne».
Le vrai point faible des entreprises européennes. Je suis convaincu que les craintes et difficultés provoquées par certaines OPA dans les domaines de l'acier et de l'énergie n'ont pas leur origine dans la directive communautaire qui régit cette matière (c'est un texte assez élastique) ni dans les transpositions parfois divergentes dans les droits nationaux, mais dans la dispersion des actionnaires. La faiblesse qui en résulte pour les grandes entreprises face à une OPA hostile était négligée. Mais l'OPA de Mittal sur Arcelor a ouvert les yeux. Alors que Mittal est inattaquable car son capital est à 80% dans les mains d'une famille, le principal actionnaire d'Arcelor (le gouvernement luxembourgeois) ne détient que 5% des actions. Les vrais propriétaires d'Arcelor sont des fonds de pension américains et les réserves obligatoires de quelques compagnies d'assurance. Il n'existe pas d'actionnaire de référence, car pour les fonds de pension et pour les assurances, les actions ne constituent qu'un placement qui doit avoir le rendement le plus élevé possible, en dehors de tout souci industriel, régional ou social ; ceux qui les possèdent sont disposés à les céder sans états d'âme au plus offrant. Leur but est le célèbre «retour de 15% sur investissement», qui amène les entreprises à donner la priorité à la rémunération des actionnaires par rapport à l'emploi et à l'investissement.
Il est vrai que même les auteurs d'OPA hostiles commencent à comprendre que cette situation est dangereuse et intenable, et ils insistent de plus en plus (par opportunité ou par conviction, selon les cas) sur leur projet industriel, voire même social, au-delà de la rentabilité immédiate. En même temps, certains gouvernements adoptent ou envisagent des mesures visant à consolider l'actionnariat des grandes entreprises, en encourageant l'actionnariat des salariés ou en invitant des organismes publics de dépôts et les fonds de réserve pour les retraites à accroître leurs placements en actions. Ces évolutions reconnaissent, en substance, que le fonctionnement actuel des marchés financiers ne contribue pas à un partage équitable des fruits de la croissance, ni des bénéfices des entreprises (qui battent tous les records), entre les salariés et les actionnaires.
Les initiatives qui visent à corriger ce déséquilibre sans fausser les lois du marché et qui sont conformes aux règles européennes ne doivent pas être considérées a priori comme des comportements nationalistes illicites. L'UE devrait plutôt se préoccuper (voir les considérations développées dans cette rubrique des bulletins N° 9127, 9128 et 9129) des lacunes qui subsistent dans les règles en matière de gouvernance des entreprises, et de la faiblesse des sanctions contre les tricheurs.
(F.R.)