La Commission européenne doit en tenir compte. Les orientations positives qui progressent à propos de la signification et des modalités du commerce mondial des produits agricoles (voir cette rubrique d'hier) peuvent-elles influencer dès maintenant l'attitude de l'Union européenne dans ses négociations internationales? J'estime que oui, et que la Commission européenne devrait se comporter en conséquence, aussi bien dans le cadre multilatéral de l'OMC que dans les négociations avec le Mercosur ou avec la Russie, ou dans celles relatives à la sauvegarde des intérêts des pays ACP. Allons dans l'ordre.
Dans le cadre de l'OMC, le point essentiel est le respect de la conception «multifonctionnelle» de l'agriculture, qui n'est pas simplement une activité productive mais est en même temps responsable de la lutte contre la faim dans le monde, la protection de la nature, la biodiversité, la sauvegarde des paysages et des traditions, le respect des animaux. L'UE doit renoncer parallèlement à conquérir les marchés étrangers en utilisant sa puissance financière par les subventions à l'exportation. En agriculture, les échanges commerciaux ne sont qu'un élément d'une réalité beaucoup plus vaste, vitale pour le futur de l'humanité. Eviter les faux messages. A l'égard du Mercosur, il faut éviter de lancer de faux messages, de faire croire que les négociations puissent être reprises prochainement sur les mêmes bases qui ont porté à l'échec de l'année dernière. L'objectif du libre-échange ne correspond ni aux réalités ni aux intérêts des deux parties. L'UE ne peut pas l'accepter dans le secteur agricole, même pas en tant qu'objectif éloigné ; il est parfaitement inutile d'envisager (ainsi que l'a fait trop longtemps la Commission européenne) de s'en sortir en promettant ici la réduction d'un droit de douane, là l'augmentation d'un contingent à l'importation ; de telles mesures sont possibles si elles sont autonomes et ne s'inscrivent pas dans un projet de libre-échange. L'Europe aura besoin de viande et soja d'Argentine, de sucre brésilien, etc. mais elle doit être en mesure de contrôler les importations si elle veut conserver une activité agricole chez elle. De leur côté, les pays du Mercosur ne peuvent pas concéder à l'Europe ce que celle-ci demande comme contrepartie, dans les domaines des produits industriels, des services, des investissements, des marchés publics, des transports. Quel est l'intérêt de relancer une négociation dont le résultat serait désastreux pour les deux parties et ne profiterait qu'à quelques colosses de l'industrie, de l'agro-alimentaire et surtout du commerce? Il faut dépasser le stade des slogans, se donner le temps de la réflexion et définir des objectifs raisonnables et réalistes.
Quant à la Russie, l'on devrait, à mon avis, dans le cadre du «partenariat stratégique» envisagé, casser le lien entre les quatre «espaces» inscrits au programme. L'espace économique commun n'est pas réalisable dans des délais prévisibles. Les péripéties internes à l'UE prouvent à quel point un espace de libre commerce suppose des règles communes (fiscales, sociales, environnementales, etc.) aujourd'hui impensables. La Russie entend garder son autonomie, l'UE aussi. Il faut au moins attendre l'adhésion russe à l'OMC pour y voir un peu plus clair. Les trois autres espaces communs dépassent l'objet de ce commentaire; si le lien avec l'espace économique est abandonné, des progrès rapides sont possibles.
La démagogie de l'OXFAM. Le dossier des ACP est le plus délicat, car sont en jeu les relations préférentielles nouées il y a presque 50 ans, dont les pays africains en particulier pourraient difficilement se passer. Les préférences commerciales sont aujourd'hui en péril. Mais les ACP eux-mêmes en sont en partie responsables: ils ont écouté trop longtemps le chant des sirènes libre-échangistes qui réclamaient l'ouverture totale des frontières européennes aux produits agricoles du monde entier. Ils ne comprenaient pas que les lamentations style OXFAM contre la prétendue «Europe forteresse» auraient sonné le glas des préférences en leur faveur, et ils risquent de perdre - pour commencer - le marché européen des bananes et du sucre. L'UE doit continuer à défendre leurs « parts de marché» traditionnelles, mais elle doit tenir compte des verdicts de l'OMC et ne pourra certes pas garantir au sucre ACP un prix supérieur à celui qu'elle garantira aux producteurs européens. Certes, OXFAM, après avoir réclamé la fin du «protectionnisme agricole» européen, exige aujourd'hui - pour essayer de sauver son image de protecteur des pays pauvres - que l'UE subventionne directement et intégralement les producteurs des ACP et des PTOM. C'est trop facile, ça ne lui coûte rien. Ses dirigeants devraient, au lieu de faire de la démagogie, s'efforcer plutôt de comprendre les positions auxquelles a abouti la Fondation Heinrich Böll, résumées dans cette rubrique d'hier.
Si la Commission européenne a le sens de ses responsabilités, elle doit entamer une réflexion de fond sur la politique à suivre dans le commerce agricole, avec la participation de tous les Commissaires concernés, de Mme Ferrero-Waldner à M. Mandelson, de Mme Fischer Boel à M. Michel. (F.R.)