Bruxelles, 19/09/2001 (Agence Europe) - « Face à la menace de déstabilisation, le réseau multilatéral est solide et s'il faut y travailler, c'est pour le renforcer encore, pour continuer à faire de la mondialisation, état de fait, un état de droit », a déclaré le Commissaire européen Pascal Lamy devant la commission industrie et commerce extérieur du Parlement européen. La politique commerciale de l'Union maintient ainsi le cap sur l'ouverture d'un nouveau cycle à Doha, un « acte fort » que M. Lamy estime plus que jamais nécessaire d'accompagner « d'une ouverture généreuse de nos économies aux pays en développement » et, plus spécifiquement en Méditerranée, d'une accélération « de l'ensemble des négociations que nous menons dans cette région ».
« Pour l'essentiel, il me semble que les attentats de masse qui ont frappé les Américains la semaine dernière nous ont projetés dans un monde plus risqué (…) et que dans le domaine des échanges commerciaux, notre réponse doit consister à réduire ces risques, avec les outils dont nous disposons », a estimé le Commissaire, pour qui le commerce, en tant qu'outil du développement, est « une des armes de la paix ». Le 11 septembre, a-t-il dit, « la sécurité politique économique, sociale de notre monde, et donc la nôtre, a été atteinte » et « nous devons répliquer (…) par un surcroît de sécurité politique et économique, sociale et culturelle. Ne savons nous pas, nous Européens, que cette réponse ne peut être que collective ? ». Selon M.Lamy, ces risques se déclinent en termes: 1) économiques, par «de nouvelles incertitudes, de nouvelles peurs (qui) s'ajoutent pour peser encore davantage sur une conjoncture mondiale déprimée, à quoi vont s'ajouter les conséquences, pour les échanges, du resserrement inéluctable des dispositifs de contrôle de la circulation des personnes, de biens et des capitaux » ; 2) politiques, par le « prix effroyable en victimes innocentes » que vient de payer « l'une des démocraties installées dans la modernité, tandis que «dans le monde arabe, qui nous est proche, et plus largement dans les pays où la confession musulmane domine (…), l'objectif réel des terroristes est de déstabiliser et diviser les gouvernements afin de provoquer une cassure entre deux mondes que les responsables de ces attentats s'acharnent à antagoniser ».
Au niveau bilatéral, le Commissaire ne voit pas d'autre réponse que "d'accentuer notre disponibilité et notre ouverture" vis-à-vis des pays en développement, notamment parce que « plus la pression militaire ou sécuritaire sera forte, et elle le sera, plus les risques de ressentiment seront forts, et ils le seront, plus nous devrons plaider pour une ouverture généreuse de nos économies aux PVD ». Quant aux priorités géographiques, l'urgence est, selon lui, d'accentuer les efforts « pour donner davantage de contenu concret » aux relations « avec les pays appartenant à notre proximité méditerranéenne » et d'accélérer « l'ensemble des négociations que nous menons dans la région », car «l'ouverture commerciale maîtrisée accompagnant la modernisation politique, économique et sociale, l'arrimage au système multilatéral par l'appartenance à l'OMC de ceux qui n'en sont pas encore membres ne vont-ils pas, précisément, dans le sens de davantage de stabilité et de sécurité ?».
Le Commissaire n'estime toutefois pas utile de revoir les objectifs de la politique commerciale commune, ni sa priorité ou son calendrier « au multilatéral »: « Nous devons oeuvrer pour maintenir le rendez-vous multilatéral de novembre (à Doha). Pas par obstination, pas parce que rien n'a changé, mais pour des raisons politiques, parce que le dialogue et la négociation entre Etats ou ensemble constitués et partageant le bien commun des règles de droit est un acte fort. Ce sentiment est aussi celui du directeur général de l'OMC et celui de mon homologue américain. Reste,bien sûr, à recueillir la position des nombreux autres membres de l'OMC. Je vais m'y employer dans les jours à venir », a-t-il dit.
Face à la pression terroriste, le rendez-vous des « 142 » à Doha lui paraît d'autant plus « indispensable » que « nous enverrions un signal négatif si nous devions aujourd'hui ralentir les négociations multilatérales ». A ses yeux, le débat, qui s'est amorcé la semaine dernière à Genève, auquel M.Moore a rapidement coupé court, n'a rien de politique. La seule question qui pourrait éventuellement être posée, en l'occurrence aux autorités du Qatar, est celle des garanties de sécurité et de logistique qu'elles seront à même de donner, le moment venu, confiait le Commissaire un peu plus tard. Quant au fond, le système est, certes, affecté de manière négative avec des « conséquences très fortes » attendues «dans un certain nombre de domaines » mais la réponse doit être collective et constructive, y compris en poursuivant le processus préparatoire pour la IVème conférence ministérielle de l'OMC, de même que l'effort européen de conviction et de clarification autour des sujets de désaccords qui subsistent, essentiellement l'agriculture, l'environnement, la concurrence et l'investissement, la mise en oeuvre et les règles antidumping. Pascal Lamy, dont le mandat a considérablement gagné en flexibilité depuis Seattle, ne semble pas prêt à renoncer à l'environnement, l'investissement et la concurrence. "Ca ne coûte rien à personne", estime-t-on à Bruxelles en qualifiant ces nouveaux sujets de "purement systémiques" et en rappelant la latitude dont il dispose désormais pour aller à la rencontre des pays en développement sur des questions essentielles pour eux, telles la mise en oeuvre des accords existants. Depuis l'échec de Seattle, les Européens s'efforcent de convaincre que l'OMC et la durabilité peuvent aller de pair et que l'institution est à même de contrecarrer toute tentation "néoprotectionniste" à travers des exigences telles que la proportionnalité, la prédictabilité, la transparence et le réexamen des règles. L'entrée prochaine de la Chine dans l'OMC ne changera pas fondamentalement la donne dans l'hypothèse d'un nouveau cycle mais aura "probablement un impact sur les liens au sein de l'ASEAN". "Ils réalisent que s'ils viennent à constituer un marché, qui soit flexible, à leur manière, ce ne sera pas mauvais et ils le feront", estime-t-il en assurant, après sa récente visite dans la région, qu'il existe "un engagement en ce sens, de leur côté". Par ailleurs, les promesses faites par Pékin aux négociateurs communautaires concernant le secteur des assurances "me vont tout à fait", a-t-il dit, en renvoyant aux décisions concrètes que les Chinois auront à prendre "en matière d'allocation des licences". "Ils ont assuré que nous n'aurions pas un traitement plus défavorable", a-t-il, tout en rappelant qu'en cas de rupture d'un engagement "ici et là", la procédure de règlement des différends pourrait toujours être activée.