Mutations géopolitiques, fragmentations économiques et financières
Ce numéro de la Revue d’économie financière réunit treize contributions réparties en trois volets. Le premier traite des tensions géopolitiques, le deuxième évoque les ruptures et les recompositions des échanges dans le contexte d’un capitalisme en mutation et le troisième les fragmentations dans la sphère financière.
La revue s’ouvre par un entretien avec Pascal Lamy. L’ancien commissaire et ancien patron de l’OMC y constate que « les échanges commerciaux internationaux sont affectés par les rivalités géopolitiques de différentes manières : ‘arsenalisation’ des contrôles à l’exportation, guerre tarifaire, sécurisation des approvisionnements […] et, avec Donald Trump, monétisation de la protection stratégique américaine, des visas ou des droits de port, façon mafia ». Pour autant, il ne veut pas croire à « un mouvement de déglobalisation ». « La globalisation ralentit, comme le montre l’évolution du rapport entre le volume des échanges et le produit national brut. Elle se transforme partiellement en fonction des mesures commerciales agissant comme des changements classiques de prix relatifs, mais elle ne recule pas, d’après ce que nous disent les chiffres. La fragmentation reste limitée et je ne crois pas qu’elle prévaudra », affirme-t-il.
Dans ce nouvel environnement géopolitique, la seule réponse possible pour l’Europe est l’autonomie stratégique, reconnaît, plus loin, l’ancien commissaire, non sans souligner qu’elle « implique des changements considérables dans le logiciel de l’intégration économique et politique européenne, bien mis en lumière par les rapports ‘Draghi’ et ‘Letta’ et par l’énormité du défi sécuritaire avec l’invasion russe en Ukraine ». « Pour un certain nombre de raisons, ces changements sont actuellement beaucoup trop lents pour que l’Europe rattrape son retard de compétitivité dans les technologies, l’innovation, sa capacité de défense et sa cohésion. C’est pourtant une question de survie de notre civilisation européenne, comme le disait déjà, à son époque, Jacques Delors », ajoute-t-il.
Interrogé sur l’Afrique, Pascal Lamy affirme : « La colonisation a découpé le continent africain en un puzzle de cinquante-quatre États de taille et de configuration extrêmement hétérogènes. La décolonisation politique, réalisée au nom des nationalismes africains, a, en quelque sorte, consolidé la fragmentation à l’ère de la globalisation. L’intégration économique africaine, qui a commencé avec plusieurs processus d’intégration sous-continentaux et avec la mise ne chantier de la zone de libre-échange continentale, est, à mon sens, le seul moyen de faire en sorte que la dynamique de croissance économique l’emporte, à terme, sur celle de la croissance démographique. La bonne nouvelle est que l’Afrique dispose de la plupart des ressources dont le monde de demain a besoin. La mauvaise nouvelle est que la prime de risque pour y investir est encore nettement trop élevée dans la plupart des cas ».
« L’OMC doit apprendre à vivre sans les États-Unis qui ont quitté, de fait, mais pas de droit, l’organisation. Une coalition d’autres pays, dont on peut détecter les prémisses, doit se mettre en place pour réaffirmer la nécessité d’un échange commercial basé sur des règles protégeant les plus faibles ayant besoin de croissance, et pour poser les réformes nécessaires afin d’adapter ces règles à la nature changeante des obstacles à l’échange, en particulier dans la régulation de précaution au sens large, à commencer par ce qui se joue dans le triangle développement/commerce/environnement », explique-t-il encore.
Dans un article consacré aux nouveaux enjeux de souveraineté et de géopolitique, Gilles Babinet souligne que « deux tendances profondes redessinent aujourd’hui la géographie économique mondiale : d’une part, le raccourcissement des chaînes d’approvisionnement, motivé par les risques géopolitiques et la quête de sécurité industrielle ; d’autre part, l’emprise croissante des services numériques, dominés presque exclusivement par les États-Unis ». « Selon un ‘think tank’ digital, ces derniers vendent déjà plus de 270 milliards de dollars de services numériques à l’Union européenne, un montant appelé à croître fortement avec la généralisation de l’IA. Ce modèle fonctionnait tant que les États-Unis pouvaient être considérés comme des alliés fiables : ils ouvraient leurs marchés, participaient à la défense du continent et partageaient, dans une certaine mesure, un socle de valeurs communes. Mais cette ère touche à sa fin. Les technologies américaines deviennent désormais des instruments potentiels de dépendance économique informationnelle, cognitive et militaire, plaçant l’Europe dans une position de vulnérabilité structurelle », écrit l’auteur.
Et de poursuivre : « Les exemples récents sont édifiants. Le rachat de VMware par Broadcom et la hausse brutale des prix imposée aux clients européens ont révélé à quel point nos infrastructures numériques reposaient sur des acteurs étrangers capables, du jour au lendemain, de modifier unilatéralement les règles du jeu. De même, l’épisode qui voit Microsoft couper les e-mails des juges de la Cour pénale internationale à la demande de Washington illustre combien la dépendance économique et juridique s’accompagne désormais d’une asymétrie politique assumée. Enfin, les systèmes d’armes achetés par l’Europe aux États-Unis, et en premier lieu les chasseurs F-35, sont des sujets d’inquiétude dans la mesure où ces équipements comprennent des millions de lignes de codes, largement administrés ou pénétrables par ceux qui les ont conçus. L’Europe est dans une situation de servitude volontaire, même si l’opinion publique évolue peu à peu à l’égard de ces enjeux. Ces derniers sont en soi préoccupants, mais, face à la rupture de paradigme que représente l’IA, l’accélération en vue d’obtenir une situation de domination d’un camp sur l’autre devrait provoquer prise de conscience et investissements ».
Le continent européen souffre d’un déficit de plateformes IA compétitives, « ce qui entraîne une fuite de valeur considérable vers les États-Unis et la Chine », note Gilles Babinet, qui, à l’instar de Mario Draghi, rappelle que « la modernisation de l’Europe passe non seulement par des infrastructures et des technologies de pointe, mais aussi par la capacité à produire localement et à créer des plateformes compétitives incarnant une autonomie stratégique ». « Autrement dit, l’Europe ne doit pas se contenter de consommer des technologies étrangères, mais doit être en mesure de définir des standards et d’orienter les usages tout en protégeant ses valeurs économiques et sociales. Ce défi est immense : il touche à l’éducation, à l’industrie, à l’innovation et à la régulation, et il est déterminant pour éviter que le continent ne reste à la marge de la révolution IA mondiale », écrit-il, en soulignant que « si la ‘feuille de route’ de Mario Draghi est ambitieuse, celle-ci ne pourra réussir qu’à la condition d’un réveil politique collectif ». « Or, la diversité des points de vue au sein des États membres neutralise l’opportunité d’une prise de décision rapide. Il faut donc accepter d’avancer à plusieurs vitesses : autoriser les coalitions volontaires [expression décidément très à la mode, alors que le traité prévoit déjà diverses modalités de géométrie variable, dont les coopérations renforcées : NDR] entre États membres prêts à investir ensemble dans la défense (en réintégrant le Royaume-Uni, en particulier sur les sujets d’IA), dans les services numériques souverains, dans la recherche et dans l’industrie des semi-conducteurs ».
Et l’auteur de conclure : « Parallèlement, les entreprises et les administrations doivent engager une analyse systématique de leurs dépendances et accepter d’en passer par des mesures fermes : imposer plus de transparence sur les chaînes de valeur numériques, créer des labels de souveraineté technologique, encourager le développement de noyaux logiciels open source européens et, si nécessaire, interdire certains services jugés incompatibles avec nos intérêts stratégiques. Ces choix seront coûteux et mettront une génération à produire leurs effets, mais ils constituent le prix de la liberté numérique européenne. Ils impliqueront inévitablement une confrontation politique directe avec les États-Unis et ne pourront réussir que si l’opinion publique européenne comprend qu’il s’agit moins d’une question économique que d’un enjeu civilisationnel : préserver la capacité de l’Europe à défendre ses valeurs dans un monde où la technologie redéfinit la souveraineté ». (OJ)
Revue d’économie financière. N° 160, 4e trimestre 2025. ISBN : 978-2-3764-7118-9. 264 pages. 35,00 €
Les futurs nucléaires, l’utopie et la stricte suffisance
Professeur à Sciences Po (CERI) et fondateur du programme d’étude des savoirs nucléaires, Benoît Pelopidas corrige, dans cet article paru dans la revue Futuribles, trois idées fausses communément acceptées : (1) les armes nucléaires seraient des protections ; (2) la taille des arsenaux nucléaires serait nécessaire à la dissuasion ; (3) disposer d’armes nucléaires serait bénéfique en toutes circonstances.
1) Protectrices ? Faux, répond l’auteur, qui explique que « depuis le couplage d’explosifs thermonucléaires à des missiles qui se déplacent 20 fois plus vite qu’un avion de ligne, l’interception est devenue quasi impossible» et que « les progrès technologiques en termes de vitesse des vecteurs, ce que l’on appelle les vecteurs hypersoniques, ne font, au mieux, qu’augmenter cette vulnérabilité». La faisabilité d’un bouclier antimissile crédible, autrement dit imperméable, n’ayant jamais été démontrée, la seule protection réellement possible serait l’existence d’abris antiatomiques opérationnels en nombre suffisant pour permettre la survie d’une large partie au moins de la population. Ce qui ne résout pas le problème de la dévastation de l’espace environnant et de la subsistance ultérieure.
2) Dissuasives ? Qu’il soit permis d’en douter. Il y a actuellement 12 000 armes nucléaires sur la planète, réparties dans neuf États dotés et six États hôtes, dont la plupart sont bien plus destructrices que celles qui ont frappé Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945. « Dès 1969, la Russie a dimensionné son arsenal de manière à ce qu’elle puisse non seulement dissuader l’adversaire, mais aussi limiter les dégâts si la dissuasion nucléaire devait échouer. Pour ce faire, elle entend cibler et être capable de détruire le plus possible d’armes nucléaires adverses en cas d’échec de la dissuasion. Elle conserve des arsenaux qui permettent de le faire. En d’autres termes, les armes nucléaires disposées sur le sol français, notamment sur la base de l’île longue de la force océanique stratégique et celles des Forces aériennes stratégiques, transforment le territoire en cible prioritaire en cas d’échec de la dissuasion. Il en est de même des États-Unis – qui, pour l’instant, ne considèrent pas la France comme un pays ennemi. La condition nucléaire demeure donc d’abord et avant tout une condition de vulnérabilité», écrit l’auteur.
Et ce d’autant que les arsenaux existants sont largement en excès par rapport aux exigences de la dissuasion nucléaire. « Les États-Unis et la Russie disposent à eux seuls de 87% de l’arsenal nucléaire mondial. Il est vrai qu’après des décennies de stabilité, l’arsenal nucléaire chinois augmente en taille, pour atteindre 600 armes en 2025 et possiblement 1 000 en 2030. Il reste très en deçà des niveaux d’armement de Washington et Moscou, dotés respectivement de 3 700 et 4 309 armes nucléaires, sans compter les armes retirées de l’arsenal, soit respectivement 1 477 et 1 150. […] Depuis au moins les années 1960, chaque État doté à un temps donné (sauf l’Afrique du Sud) a conservé un arsenal capable de mettre fin à des États entiers, voire à la civilisation, dans certains cas plusieurs fois », souligne Benoît Pelopidas. Et de rappeler les objectifs de dissuasion élargie ou étendue présents dans la doctrine US : « La politique américaine a toujours été de frapper en premier de manière préemptive ou en réponse à une attaque conventionnelle sur un territoire allié ou à une attaque biologique ou une cyberattaque de grande ampleur. […] Toutes ces options envisagent d’utiliser des armes nucléaires contre des cibles militaires à des fins militaires ; elles envisagent la bombe comme une arme de guerre » (citation extraite de Kaplan Fred, The Bomb : Presidents, Generals, and the Secret History of Nuclear War, New York, 2020).
3) Bénéfiques ? La dissuasion repose essentiellement sur une utopie technophile, répond l’auteur, en soulignant qu’elle « consiste à croire que nous pouvons continuer à vivre dans un monde avec des arsenaux nucléaires susceptibles de détruire la civilisation à perpétuité sans qu’ils n’explosent jamais». « Cette utopie technologique est une forme particulière de pari sur la chance : être au moins aussi chanceux qu’on l’a été jusqu’à présent alors même que l’on ne prend pas adéquatement en compte les interactions plausibles entre les arsenaux nucléaires et le changement climatique», ajoute-t-il, en appelant à redéfinir la notion de stricte suffisance, réfléchir à des moyens non nucléaires de dissuasion et stopper la course aux armements. Et de conclure : « Si les États-Unis se désengagent militairement de l’Europe, c’est l’occasion de repenser à ce que la France et l’Europe souhaitent plutôt que de remplacer les capacités que les États-Unis retirent. Il est temps de croire à ce que l’on dit sur l’indépendance et l’autonomie stratégique, et d’agir en conséquence ». (OJ)
Benoît Pelopidas. Les futurs nucléaires, l’utopie et la stricte suffisance - Revue Futuribles. Numéro 470, janvier-février 2026. ISBN : 978-2-8438-7491-8. 136 pages. 22,00 €