L'Allemagne a accéléré le pas sur la question des retours de migrants en lançant, à l'occasion de la réunion ministérielle informelle 'Justice et Affaires intérieures' organisée jeudi 22 janvier à Nicosie, un « groupe de travail » dédié aux 'centres de retour' ('return hubs'), ces centres de transit dans des pays tiers prévus par le règlement 'Retours' adopté en décembre dernier par le Conseil de l'Union européenne (EUROPE 13768/1).
Le ministre allemand de l'Intérieur, Alexander Dobrindt, a en effet annoncé devant la presse l'élaboration prochaine d'une « 'feuille de route' définissant les pays tiers » avec lesquels seraient établies ces solutions dites « innovantes ». Le groupe inclut - à ce stade - l'Autriche, le Danemark, les Pays-Bas et la Grèce, « en étroite coopération » avec la Commission européenne.
Dans un contexte où seuls 25% des ordres de quitter le territoire européen sont exécutés (110 000 retours pour 450 000 décisions en 2024), cette coalition informelle dénote une certaine impatience parmi les États membres, à peine six mois avant l'entrée en vigueur du 'Pacte sur la migration et l'asile' (EUROPE 13790/2). M. Dobrindt a ainsi estimé que la conclusion d'accords avec des pays tiers ne pourrait avoir lieu sans « un engagement particulier de la part d'un groupe de pays qui souhaitent faire avancer ce projet ». Gerhard Karner, son homologue autrichien et partenaire dans ce groupe, a fermement appuyé la nécessité d'accélérer les expulsions, plaidant pour un système « plus clair, plus strict, mais plus juste ».
La Suède, en peine face à la migration irrégulière, a exprimé une certaine curiosité pour cette initiative. Devant un petit groupe de journalistes, son ministre de la Politique de migration et d'asile, Johan Forssell, a interprété la création de ce groupe de travail comme une manière de dire : « Si quelqu'un doit aller de l'avant, que ce soit nous ». De ce point de vue, la Suède, qu'il a qualifiée d'« avant-gardiste » en matière de politique migratoire (notamment envers les criminels syriens), ferait, selon lui, « aussi partie de ce groupe ». Néanmoins, même s'il a vu un « progrès » dans un « modèle pilote sur les centres de retour », il a averti que « ce ne sera pas une panacée », appelant à se souvenir du partenariat entre l'Italie et l'Albanie, qui s'est avéré peu concluant.
De son côté, Nicholas Ioannides, le ministre chypriote délégué à la Migration et co-représentant de la Présidence chypriote du Conseil lors de cette réunion informelle, s'est montré plus modéré.
Interrogé par Agence Europe, il a insisté sur la dimension « pratique » d'une telle politique et les « difficultés » qu'elle engendrerait potentiellement sur la question des rapatriements. Dans tous les cas, « chaque solution [proposée] doit être conforme au droit international et européen », a-t-il souligné.
Retours vers la Syrie... et l'Afghanistan. Si les ministres priorisent largement les retours volontaires au Moyen-Orient - en dehors des migrants condamnés pour des faits criminels -, il faut aussi composer avec la réalité du terrain.
« La Syrie se trouve actuellement dans une situation instable et une grande partie du pays reste dangereuse », a décrit Amy Pope, directrice générale de l'Organisation internationale pour les migrations. Selon elle, il reste essentiel que les Syriens « veuillent rentrer chez eux pour reconstruire et que cela s'accompagne d'une aide étrangère et du soutien des États membres ».
Une idée sur laquelle s'accordent une majorité de ministres et pour laquelle certains pays, comme la Belgique, l'Allemagne et la Suède, proposent déjà des incitations matérielles et financières.
Reste l'Afghanistan où, a admis le ministre luxembourgeois Léon Gloden, « les enfants et les femmes n'ont toujours pas d'avenir ». Il a néanmoins prôné une « realpolitik » visant à « voir comment nous pouvons ramener les Afghans en Afghanistan à long terme ». Sur ce sujet, Johan Forssell a proposé une coopération technique avec des « vols charters communs », malgré l'absence de contacts politiques avec les talibans.
Frontex et l'élargissement de Schengen en filigrane. En vue de la proposition relative au nouveau mandat de l'agence européenne Frontex attendu pour juin, Magnus Brunner, commissaire européen aux Affaires intérieures et à la Migration, a appuyé sa volonté de renforcer le rôle de l'agence, que ce soit pour les retours ou la coopération avec les pays tiers.
Concernant Chypre en tant que candidate à l'espace Schengen, M. Ioannides a déclaré qu'elle avait « finalisé ses inspections techniques » et que le rapport de la Commission était attendu.
Le commissaire Brunner a salué « les larges progrès » effectués par le pays, le qualifiant même d'exemple à suivre sur la question migratoire. La question de la Ligne verte, qui dépend d'un cadre juridique spécial depuis 21 ans, reste cependant un point complexe de la candidature, et sera au cœur des discussions à venir avec l'UE. (Justine Manaud)