Anatomie de la pensée trumpiste sur l’OTAN… et sur l’UE
« Au cours des deux dernières décennies, l’Histoire a connu plusieurs accélérations brutales que les Européens n’ont pas vues venir et qui les ont laissés tétanisés. Le dernier drame en date est la rupture de la relation transatlantique, officiellement entérinée, pour ceux qui ne l’avaient pas encore compris, le 4 décembre 2025 » par la publication de la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis, explique Federico Santopinto dans cette analyse publiée par l’Institut des Relations internationales et stratégiques (IRIS) dont il dirige le programme de recherches sur l’Europe.
Au-delà d’une rhétorique qui s’attaque à la conception européenne de la démocratie, de la liberté d’expression et du pluralisme des médias – le président Trump n’hésitant pas à qualifier les dirigeants européens de « faibles », et même à évoquer une potentielle ingérence américaine dans les élections européennes, comme si celles de la Russie ne suffisaient pas déjà -, ce document appelle les Européens à « européaniser l’OTAN » et à réduire à néant l’Union européenne. Un discours qui a au moins eu le mérite d’irriter profondément le président du Conseil européen, António Costa n’hésitant plus à remettre à sa place un prétendu allié qui fait fi de ce qui fonde l’alliance : le respect mutuel et la solidarité.
« L’idée d’européaniser l’OTAN ne vient en réalité pas de Washington. Elle a d’abord germé à Bruxelles, avant d’être subtilement détournée par le locataire de la Maison-Blanche. […] Craignant que les États-Unis ne se désengagent complètement du Continent, [les Européens] ont élaboré le concept d’’européanisation’ de l’OTAN, dans l’espoir de les maintenir à bord. Cette notion ne se limite pas à un simple rééquilibrage des rôles entre Européens et Américains : elle postule que les forces engagées au sein de l’Alliance soient principalement européennes, tout en conservant les États-Unis au cœur du dispositif otanien », écrit Federico, qui a en grande partie raison. Le vieux serpent de mer du pilier européen de l’OTAN, lui, n’avait que servi, suivant le cas, de faux nez pour donner un semblant de légitimité à des coopérations entre Européens ou une illusion de partage du fardeau entre les deux rives de l’Atlantique. Mais l’idée toute récente – elle est apparue en 2025 – était biaisée dès le départ. Certes, comme le dit Federico, elle, partait de l’idée qu’il allait à court ou moyen terme falloir pallier un désengagement américain et répondait de fait à la demande adressée par l’Administration Trump aux Européens de prendre en charge la défense conventionnelle du continent (première intervention à l’OTAN du nouveau secrétaire à la guerre, Pete Hegseth, le 12 février), mais elle ne réglait pas la question cruciale de la vassalisation des Européens. Concrètement, elle partait du constat que les Européens n’avaient aucune structure de commandement en dehors de l’OTAN et que la constitution d’un système opérationnel de cette échelle nécessiterait au bas mot une décennie, sans résoudre la question du commandement allié en Europe, aux mains des Américains. Elle cherchait ainsi à « acheter du temps », autre expression qui a fait flores dans les couloirs de l’OTAN depuis le début de l’année. Acheter du temps en souscrivant à l’exigence trumpienne de dépenser 5% du PIB, même si, à l’arrivée, il ne s’agit que de 3,5% pour la défense, le reste pouvant être justifié par des dépenses diverses plus ou moins vaguement connotées « sécurité ». Acheter du temps en achetant des équipements américains, y compris ceux que les États-Unis ne veulent plus offrir à l’Ukraine. Acheter du temps en supportant les hausses de tarifs douaniers…
C’était, comme le souligne Federico, ignorer l’autre objectif constant de Donald Trump : en finir avec l’Union européenne, concurrent commercial qui a eu « l’impertinence d’esquisser une nouvelle politique industrielle à visée stratégique, interventionniste et protectionniste, susceptible de concurrencer les entreprises américaines des secteurs militaire et dual ». Mais pas que… C’est cette même Union européenne qui cherche à brider les excès de ses amis, les GAFAM. C’est encore elle qui promeut le multilatéralisme ou, pire à ses yeux, la lutte contre le changement climatique.
Et le drame dans cette histoire, c’est bien que les meilleurs alliés de Donald Trump, même s’ils feignent de l’ignorer, sont trop souvent les Européens eux-mêmes. « La plupart des capitales européennes […] ont toujours eu une attitude bipolaire face au processus d’intégration : elles l’appellent de leurs vœux le jour et le redoutent la nuit, surtout lorsqu’il s’adresse au secteur de la défense. L’européanisation de l’OTAN leur apparaît dès lors comme une solution commode, puisqu’elle leur permettrait de coopérer militairement dans le cadre intergouvernemental de l’Alliance, tout en contournant l’UE et en continuant ainsi à cultiver l’illusion de leur souveraineté nationale », souligne à juste titre Federico Santopinto. Les illusions procurent un confort auquel on renonce avec peine. L’ennui, c’est qu’elles finissent toujours par s’effondrer, et le réveil est alors très douloureux. Face à l’urgence de la situation, il n’y a - comme l’a très bien dit António Costa lundi 8 décembre, lors de la conférence annuelle de l’Institut Jacques Delors, à Paris - qu’un seul mot d’ordre possible : renforcer l’Europe. (OJ)
Federico Santopinto. Anatomie de la pensée trumpienne sur l’OTAN… et sur l’UE. IRIS. L’analyse est accessible sur le site de l’institut : https://aeur.eu/f/jzk
Allies and Rivals
Sven Biscop (Institut Egmont) nous livre lui aussi une analyse « brut de décoffrage » de la nouvelle stratégie US made in Trump. « Le principe de ‘non-interventionnisme’ énoncé au début de la NSS ne s'applique pas à l'Europe. Sur notre continent, la stratégie de Trump consiste à intervenir activement, en ‘cultivant la résistance à la trajectoire actuelle de l'Europe au sein des nations européennes’. Qui Trump vise-t-il ? ‘L'influence croissante des partis patriotiques européens’. En d'autres termes, l'administration Trump poursuivra, et probablement même intensifiera son ingérence active dans nos élections, en faveur des forces antidémocratiques d'extrême droite et contre l'UE. Soyons clairs : il s'agit là d'une attaque hybride aussi indésirable et menaçante que n'importe quelle attaque hybride russe ou chinoise contre nous », écrit Sven.
« La NSS affirme que les États-Unis ‘auront besoin d'une Europe forte’, mais ce que Trump cherche réellement, c'est à démanteler l'intégration européenne, laissant chaque pays sous la coupe de gouvernements favorables à Trump et faciles à dominer », constate l’auteur, avant de poursuivre : « La puissance que Trump cherche à apaiser est la Russie. ‘À la suite de la guerre menée par la Russie en Ukraine, les relations entre l'Europe et la Russie sont désormais profondément affaiblies’, déclare la NSS – l'euphémisme de l'année. ‘De nombreux Européens considèrent la Russie comme une menace existentielle’, ce qui sous-entend qu'elle ne l'est pas vraiment. Pire encore, la NSS prétend que c'est en quelque sorte de notre faute si la guerre continue : ‘L'administration Trump est en désaccord avec les responsables européens qui ont des attentes irréalistes concernant la guerre, perchés dans des gouvernements minoritaires instables, dont beaucoup bafouent les principes fondamentaux de la démocratie pour réprimer l'opposition. Une grande majorité des Européens veulent la paix, mais ce désir ne se traduit pas en politique, en grande partie à cause de la subversion des processus démocratiques par ces gouvernements’. Si cette fabrication pernicieuse est le point de départ, nous devons nous inquiéter de ’l'engagement diplomatique significatif des États-Unis’ que la NSS promet pour gérer nos relations avec la Russie ». Et, très franchement, nous nous en inquiétons.
L’aveuglement de certains est sans bornes. En témoigne la réaction de la Haute Représentante de l'UE, Kaja Kallas : « Nous n'avons pas toujours été d'accord sur certains sujets, mais le principe fondamental reste le même. Nous sommes les meilleurs alliés et nous devons rester unis ». « Non, c'est exactement le contraire », lui répond à juste titre Sven Biscop, expliquant : « Nous continuerons à coopérer sur des questions spécifiques, mais Trump a déclaré que le principe fondamental était mort. Dorénavant, les États-Unis se comporteront envers l'Europe comme le font les autres États : ils sont à la fois alliés et rivaux. Nous travaillerons ensemble sur une question et nous nous opposerons sur une autre. C'est tout à fait normal : il était naïf de penser que nous pourrions préserver éternellement l'harmonie transatlantique qui s'est forgée pendant la Seconde Guerre mondiale et s'est poursuivie pendant la Guerre froide. Il n'existe aucune loi naturelle qui stipule que les alliances ne peuvent pas durer, mais dans l'histoire de la politique des grandes puissances, elles durent rarement ».
Alors que faire ? « Décider une fois pour toutes que nous sommes un pôle indépendant au sein d’un monde multipolaire, une grande puissance. Traduire cette indépendance d'esprit en indépendance militaire en construisant dès maintenant un pilier européen complet au sein de l'OTAN. Défendre avec fermeté notre souveraineté économique contre tous, y compris les États-Unis. Maintenir le cap sur l'Ukraine, seuls, si nécessaire. Bloquer activement toute ingérence extérieure dans notre politique intérieure, y compris celle des États-Unis », préconise Sven, qui, pour plus de clarté, aurait bien fait de remplacer ce « nous » par « l’Union européenne ». Faut-il pour cela poursuivre le mirage du pilier européen au sein de l’OTAN ? C’est d’autant moins sûr que l’OTAN ne peut pas être le cadre de l’indépendance militaire. Est-il nécessaire pour affirmer notre souveraineté de réaliser l’exact contraire de ce que veut Trump : l’intégration complète ou, en d’autres termes, la fédéralisation de l’Union ? La réponse est définitivement : oui. Et de toute urgence ! (OJ)
Sven Biscop. Allies and Rivals. Egmont. L’analyse est accessible sur le site de l’institut : https://aeur.eu/f/jzl
Le Kosovo comme terrain d’analyse de la PSDC
C’est l’objet de l’étude de Diellza Ajeti, publiée dans la collection « Débats et documents » de la Fondation Jean Monnet. Après avoir rappelé que « le lancement de la mission EULEX Kosovo en 2008 marque une étape décisive dans l’évolution de la PSDC, en ce qu’il s’agit de la plus grande mission civile jamais déployée par l’Union européenne », l’auteur souligne qu’elle a également « mis au jour des limites profondes de l’engagement européen en matière de gestion civile des crises ».
Ainsi, « EULEX a souffert d’un manque de cohérence politique dès son lancement, en raison de l’absence de position commune entre les États membres sur le statut du Kosovo. Cinq pays de l’UE – l’Espagne, la Grèce, la Roumanie, la Slovaquie et Chypre – ne reconnaissent pas l’indépendance du Kosovo, proclamée unilatéralement en 2008. Cette division a eu pour effet de fragiliser la légitimité politique de la mission, perçue comme un compromis diplomatique plutôt qu’une expression d’une volonté stratégique unifiée ». « Plusieurs évaluations indépendantes ont souligné les carences structurelles et organisationnelles de la mission. Le rapport spécial de la Cour des comptes européenne publié en 2012 a souligné une gestion déficiente des ressources humaines, des objectifs flous, un manque d’indicateurs de performance clairs et une planification stratégique lacunaire », rappelle Diellza Ajeti, avant de poursuivre : « Un autre défi majeur a été la difficulté d’assurer la neutralité et l’efficacité des actions judiciaires, notamment dans les affaires politiquement sensibles. Si EULEX disposait de magistrats et procureurs internationaux pour traiter les cas les plus complexes, son action a été régulièrement critiquée pour son manque de transparence et pour une certaine frilosité politique dans le traitement de dossiers impliquant de hauts responsables kosovars. L’affaire controversée de corruption impliquant des procureurs d’EULEX en 2014, qui a suscité une enquête interne et des critiques publiques, a entaché la crédibilité de la mission et a amené le doute sur sa capacité à garantir des normes élevées de gouvernance ».
« L’appropriation locale des réformes constitue également un point faible structurel. EULEX, bien que dotée d’un mandat d’accompagnement, n’a pas toujours réussi à susciter une adhésion réelle des acteurs kosovars ni à renforcer la confiance de la population dans les institutions judiciaires. En effet, selon l’ONG Humanitarian Law Centre, spécialisée dans les crimes de guerre dans l’ex-Yougoslavie, seuls 25 cas ont été résolus alors que la guerre du Kosovo a connu 13 000 morts. Le bilan est tout aussi tragique dans les cas de violences sexuelles commises pendant la guerre, où ‘il n’y a pas eu un seul cas résolu ni un seul coupable puni’. Enfin, malgré les efforts en matière de formation, de supervision et de réforme institutionnelle, les résultats à long terme de la mission EULEX restent mitigés. Selon plusieurs rapports, les structures mises en place restent vulnérables à l’instabilité politique, à la corruption », souligne encore l’auteur. Et de conclure : « À l’heure où l’Union européenne est confrontée à une multiplication de crises, qu’elles soient sécuritaires, migratoires ou géopolitiques, l’expérience kosovare apparaît comme une référence incontournable. Elle incite à repenser les contours de l’action extérieure de l’UE dans les contextes de fin de conflit, en mettant en lumière les conditions d’une intervention à la fois efficace, légitime et durable. La préparation d’une Ukraine de l’après-guerre pourrait exiger une implication, elle aussi, à savoir un accompagnement pour le maintien de l’État de droit et consolider la paix sur le long terme. Il est désormais essentiel de tirer les leçons de cette expérience pour renforcer la crédibilité, la cohérence et l’impact de la PSDC dans un ordre international en pleine mutation ». (OJ)
Diellza Ajeti. Le Kosovo comme terrain d’analyse du fonctionnement de la politique de sécurité et défense commune de l’Union européenne. Lausanne, Fondation Jean Monnet pour l’Europe, Collection débats et documents, numéro 41, novembre 2025. ISSN : 2296-7710. 21 pages. L’étude est accessible gratuitement sur le site de la fondation : https://aeur.eu/f/jzm