C’est ce que démontrent deux élections législatives toutes récentes. Le 28 septembre, en Moldavie, le parti ‘Action et solidarité’ (PAS), pro-européen, a remporté le scrutin avec un peu plus de 50% des suffrages (EUROPE 13719/15). Six jours plus tard, en République tchèque, le ‘Parti des citoyens mécontents’ (ANO) a devancé très largement ‘Ensemble’, le mouvement du Premier ministre sortant, Petr Fiala : 34,5% contre 23,4%. Avec 80 sièges sur 200, l’ANO, emmené par le milliardaire Andrej Babiš, pourra constituer une majorité avec deux formations d’extrême droite (EUROPE 13724/30.) Si cela se confirme, le pays présenterait de fortes similitudes avec son voisin, la Slovaquie.
Voisine de l’Ukraine et de la Roumanie, la République de Moldavie (3 millions d’habitants), déjà liée à l’Union européenne par un accord d’association (2016), a obtenu le statut de candidate à l’adhésion en juin 2022. Les négociations ont été ouvertes en juin 2024. La majorité de la population est favorable à l’UE, mais, lors du référendum constitutionnel sur le sujet, en octobre 2024, l’approbation tenait à un fil (0,7%). Le 3 novembre de la même année, la présidente de la République, Maia Sandu, fut, après un vrai suspense, réélue au second tour de scrutin avec 55,5%. Tous ces votes se sont déroulés dans un contexte de guerre hybride menée par la Russie, doublé de l’existence d’une parcelle du pays, tout à fait russophone, la Transnistrie (qui a proclamé une indépendance non reconnue par la communauté internationale). En revanche, les pro-européens peuvent compter sur les votes de la diaspora.
Les Moldaves ont manifesté leur solidarité avec les Ukrainiens depuis le début de la guerre, en accueillant nombre de réfugiés. Compte tenu de la situation géopolitique très tendue, l’Union européenne n’a pas lésiné sur les aides à la Moldavie. Celle-ci est la deuxième bénéficiaire de la ‘Facilité européenne pour la paix’, destinée à renforcer ses moyens militaires. Par ailleurs, une ‘Facilité pour la réforme et la croissance’, d’un montant de près de 2 milliards d’euros, a été adoptée par le Parlement européen et le Conseil de l’UE en mars 2025.
Les visites fréquentes de dirigeants européens à Chişinău et l’ouverture d’un bureau du Parlement européen dans la capitale ont aussi contribué à rendre attractive l’option européenne du pays. Sur la base des derniers résultats électoraux, le bloc pro-russe ne représente plus qu’un tiers de l’électorat. Afin de garantir le caractère démocratique du scrutin du 28 septembre, un ample dispositif a dû être mis en place pour contrecarrer les ingérences de la Russie (achats de voix, intimidations, cyberattaques, activation des réseaux sociaux, etc.) qui représentaient un investissement considérable (EUROPE 13722/3).
La situation en République tchèque (11 millions d’habitants) est très différente. Membre de l’OTAN dès 1999, elle intégra l’Union européenne en 2004 après un référendum très favorable : plus de 77% de ‘oui’. Sa santé économique est bien supérieure à celle de la Moldavie. L’élan européen commença à s’essouffler au milieu de la dernière décennie quand des personnalités de premier plan s’opposèrent à l’adoption de l’euro : le président Zeman en 2015, puis le Premier ministre Babiš à partir de 2017. Surnommé ‘le Trump tchèque’, Babiš était réputé pour sa fortune colossale et soupçonné d’irrégularités diverses, au point d’être épinglé par les ‘Pandora Papers’. Hostile au 'Pacte vert européen' et à la politique migratoire, il fut pourtant battu aux élections législatives de 2021, puis brigua en vain la présidence de la République.
La récente victoire de l’ANO signe son grand retour et la fin d’une coalition centriste et europhile. En effet, l’an passé, l’ANO a rejoint, au Parlement européen, le groupe des ‘Patriotes pour l’Europe’, notoirement d’extrême droite, fondé par Viktor Orbán et présidé par Jordan Bardella. La nouvelle coalition tchèque sera réfractaire à l’aide à l’Ukraine et à l’entrée de celle-ci dans l’Union. Il n’est pas impossible qu’une ingérence russe via le réseau TikTok ait eu un impact durant la campagne électorale (EUROPE 13723/8). L’on peut comprendre que les Tchèques, victimes d’une inflation élevée, aient voulu sanctionner le gouvernement sortant, mais il est étonnant qu’un peuple ayant souffert du joug soviétique ne perçoive pas les risques d’un affaiblissement local de l’Union européenne au profit de la Russie, très proche. L’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 aurait-elle quitté la mémoire collective ?
Or, la Slovaquie (5,4 millions d’habitants) est gouvernée par une coalition d’extrême droite et ouvertement pro-russe sous la houlette de Robert Fico. Le référendum d’adhésion avait donné une majorité positive écrasante (plus de 92% de ‘oui’) et l’euro fut adopté dès 2009. Cette europhilie populaire est déjà bien loin, même si des manifestations hostiles à Fico et à son gouvernement se déroulent fréquemment dans le pays. Dans son rapport de 2024 sur l’État de droit, la Commission européenne pointa les régressions de la Hongrie et de la Slovaquie (EUROPE 13460/1). Ces deux pays sont solidaires pour freiner l’adoption de paquets de sanctions de l’UE contre la Russie. Le rapport de 2025 sur l’État de droit signale de nombreuses absences de progrès en Slovaquie, notamment pour l’indépendance de la justice et des médias ainsi que la protection physique des journalistes. De plus, le 26 septembre dernier, la Constitution slovaque a été modifiée pour contester la primauté du droit communautaire et interdire la gestation pour autrui.
La question des relations avec la Russie a une dimension énergétique dans les trois pays. La Moldavie s’est désengagée du réseau électrique russe par une connexion au marché européen via la Roumanie. Au début de cette année, l’Union a proposé 250 millions d’euros pour renforcer cette indépendance énergétique, y compris en Transnistrie.
Par ailleurs, l’initiative ‘REPowerEU’ visant à bannir toutes les importations de combustibles russes (gaz, pétrole et nucléaire) d’ici la fin de 2027 ne passe pas à Bratislava. Des dérogations auraient été obtenues (EUROPE 13674/10), mais la Slovaquie pourrait exercer des représailles contre l’Ukraine (par où le gaz russe ne transitera plus), par exemple en lui coupant l’approvisionnement en électricité. Pour le pétrole russe, la Hongrie et la Slovaquie sont solidaires dans le refus de l’abandonner. Quant à la République tchèque, elle a annoncé au printemps sa décision de ne plus importer de gaz russe, mais le nouveau gouvernement se sentira-t-il lié par cette décision ?
Alors que la Moldavie joue à fond la carte européenne, avec l’appui de son peuple, mais sans avoir pour autant la certitude de rejoindre prochainement l’UE, l’Europe centrale, en ses petits pays conduits par des roitelets aux idées courtes, peut devenir un foyer eurosceptique, souverainiste et déloyal sur lequel Moscou pourrait encore s’appuyer, malgré les pressions de Donald Trump, qui jusqu’ici les avait inspirés.
Renaud Denuit