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Bulletin Quotidien Europe N° 13704
REPÈRES / Repères

Une rentrée politique aux ambiguïtés pléthoriques

La loyauté est indispensable en politique, surtout au sein des démocraties et dans les accords internationaux. Malheureusement, nous vivons un temps où l’équivoque gagne du terrain et les exemples ne manquent pas.

L’Union européenne a noué des relations sincères et fructueuses avec l’Inde, dont elle est le principal partenaire commercial. Lors de sa visite effectuée en février dernier, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a eu des entretiens approfondis avec le Premier ministre indien, Narendra Modi, notamment en vue de conclure un accord de libre-échange cette année encore : ‘le plus grand accord de ce type jamais conclu dans le monde’, avait déclaré la présidente, qualifiant l’Inde de ‘pilier de certitude dans un monde de plus en plus incertain’. L’objectif était aussi d’intensifier la coopération en matière de sécurité et de défense (EUROPE 13590/1). Le renforcement des liens entre l’Union européenne et les pays d’Asie non communistes est un but stratégique de bon sens, a fortiori avec une vaste démocratie. Oui, mais…

Le 31 août, la fastueuse réunion de l’Organisation de coopération de Shanghai accueillit, sans surprise, Poutine et Kim Jong-un, mais aussi Modi, qui s’afficha, radieux, aux côtés de Xi Jinping. Que faisait l’Inde dans cette amicale de dictateurs ? Il est probable que les droits de douane effarants que Donald Trump lui infligea furent un facteur déclenchant. Pour l’Europe, c’était un mauvais coup, d’autant plus que la solidarité avec la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine était réaffirmée lors de ce sommet. Le 4 septembre, le président du Conseil européen, António Costa, et la présidente de la Commission eurent avec Modi une conversation téléphonique. Les conclusions en seraient l’engagement d’un agenda stratégique à adopter lors du prochain sommet UE-Inde en 2026. Le président Costa fit aussi savoir que le dialogue de l’Inde avec le président Zelensky se poursuivrait. Serait-ce la fin d’un double jeu ?

Un autre exemple d’ambiguïté, plus notoire et plus ample, est l’accord UE-USA sur les tarifs douaniers du 27 juillet (EUROPE 13689/1). Selon la Commission, c’était la meilleure option possible, mais pour beaucoup d’eurodéputés (EUROPE 13701/4) et d’économistes chevronnés, le ‘deal’ est déséquilibré, peu réaliste, voire illégal. Le président Trump n’a toujours pas ordonné la baisse des tarifs américains sur les voitures européennes, qui devait prendre effet le 1er août, alors que la Commission a rempli les conditions préalables. Par ailleurs, les discussions relatives à l’acier et à l’aluminium n’ont pas encore avancé, les tarifs imposés aux exportateurs européens restant à 50% (EUROPE 13703/15). Quant à l’engagement d’achats énergétiques aux USA à hauteur de 750 milliards de dollars, il passe difficilement aux yeux des parlementaires et des ONG environnementalistes (EUROPE 13701/20, 13702/2). Des inquiétudes s’expriment aussi sur la suite des négociations et, plus largement, l’avenir des relations transatlantiques alors que les États-Unis n’adhèrent plus aux règles de l’OMC. Le débat au Parlement européen, mercredi prochain, dans le cadre du discours sur l’état de l’UE de Mme von der Leyen, apportera-t-il plus de clarté et d’apaisement ?

S’agissant du Groenland, convoité par Trump, la position européenne très ferme a été exprimée par le Conseil européen (EUROPE 13571/2) et par les eurodéputés (EUROPE 13634/15). Pourtant, en sous-main, l’administration Trump persévère : une équipe d’influenceurs travaille secrètement à la création d’un mouvement sécessionniste pro-américain. Ainsi, la Commission propose de doubler l’aide au Groenland dans le prochain cadre financier pluriannuel (EUROPE 13701/11).

On n’en finirait pas de disserter sur les changements de pied du président Trump à propos de l’OTAN, de l’Ukraine et de Vladimir Poutine. Le nœud du problème reste le respect effectif de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord en cas d’agression d’un de ses membres. Le dernier sommet de l’OTAN s’était terminé sur une note optimiste, avec l’engagement des Européens d’augmenter leur participation budgétaire (EUROPE 13667/1). Mais une mauvaise nouvelle vient de tomber : Trump va mettre fin à certains programmes militaires en Europe orientale, à commencer par l’Initiative de sécurité balte (225 millions de dollars), dont seront privées l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie pour leurs infrastructures et leurs formations militaires. Étrange signal.

Trump avait promis la paix en Ukraine, mais son calendrier reste flou, c’est peu dire. Pendant ce temps, la Russie continue quotidiennement son agression. Poutine, champion de l’équivoque, déclare vouloir la paix en acceptant finalement de rencontrer Zelensky, à condition que ce soit à Moscou : inacceptable.

En face, depuis six mois, 36 pays ont constitué une ‘coalition de volontaires’, afin de mettre au point un dispositif militaire multiforme destiné à sécuriser le territoire ukrainien après un accord de paix. Cette initiative inédite et louable, dans laquelle le président Macron et le Premier ministre Starmer se sont fortement investis, a atteint sa maturité le 4 septembre (EUROPE 13702/12). Les niveaux d’engagement varient selon les pays et les États-Unis n’en sont pas, mais ils pourraient offrir un ‘filet de sécurité’, si l’on en croit Donald Trump, joint par téléphone. L’affirmation solennelle ‘Nous sommes prêts’ résonne comme si la paix était pour la semaine prochaine. La Russie, qui gagne lentement du terrain, bénéficie d’un atout décisif : le nombre d’hommes mobilisables. Cet élément fut déterminant dans la fin aux deux guerres mondiales. Or, cette fois, les troupes américaines n’arriveront pas. Mais peut-être la coalition devra-t-elle aller au-delà de son mandat actuel pour sauver l’Ukraine d’une débâcle ? Une ambiguïté de plus. Dans l’immédiat, l’Union européenne prépare de nouvelles sanctions contre la Russie et ses alliés, sans doute avec l’arme des droits de douane (EUROPE 13703/20).

Face au génocide en cours à Gaza depuis plusieurs mois, l’Union européenne a complètement échoué. La Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kaja Kallas, l’a reconnu explicitement le 3 septembre (EUROPE 13701/6). Les indignations verbales officielles n’ont pas manqué, mais la politique de dialogue n’a pas apporté d’amélioration humanitaire suffisante et l’option des sanctions, même réduites, n’a pas dégagé le moindre consensus (EUROPE 13701/6). De ce fait, les nombreuses réunions ministérielles auront donné une impression d’hypocrisie et le Conseil de l’UE porte aux yeux du monde une co-responsabilité dans la poursuite du génocide. L’on peut imputer cette impuissance à la règle de l’unanimité au Conseil, mais aucune capitale ne s’est levée pour s’exclamer : ‘cela suffit !’ Les États membres les plus sensibles au drame en cours ont donc pris des mesures nationales d’urgence. Ceci sauve peut-être leur honneur, non celui de l’Union, qui, en l’occurrence, n’en est pas une.

Toujours dans le registre humanitaire, si la Commission finance de très nombreuses aides d’urgence dont notre bulletin rend compte régulièrement, il faut signaler que l’argent actuellement versé à la Libye rend possibles des actes criminels. Le 24 août, le navire ‘Ocean Viking’, qui venait de sauver de la noyade 47 personnes (pour la plupart ayant fui le Soudan), a fait l’objet de dizaines de tirs à balles réelles effectués par des garde-côtes libyens. L’organisation propriétaire du navire, ‘SOS Méditerranée’, a porté plainte et appelle l’UE à stopper les financements à la Libye (EUROPE 13703/5). Que fera la Commission ?

Dans la vie interne de l’Union européenne, l’on peut aussi recenser divers cas d’ambiguïté : la politique de simplification législative, qui est en fait une dérégulation partielle, puisqu’elle exempte certains acteurs d’obligations légales, le statut exact de la clause de sauvegarde ajoutée à l’accord UE-Mercosur (EUROPE 13701/1), le calendrier de l’adoption de l’objectif climatique pour 2040 (EUROPE 13701/18), les raisons de l’adoption de l’amende infligée à Google après la réunion hebdomadaire du Collège des commissaires européens (EUROPE 13703/11), le double jeu du PPE au Parlement européen (EUROPE 13698/1)…

On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment’ : cette phrase, prêtée au président Mitterrand, est en fait du Cardinal de Retz. Peut-être valait-elle à l’époque de celui-ci. L’assertion est fausse dans le cadre de nos démocraties.

Renaud Denuit

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