Contrôle des frontières, guerre en Ukraine ou investissements militaires… l’Europe était partout en filigrane lors des débats entre les quatre principaux candidats à la chancellerie pour les élections du 23 février en Allemagne. Tout en se concentrant sur les questions intérieures, les candidats ont laissé apparaître leurs convergences et divergences qui permettront au futur gouvernement de coalition de parler d’une seule voix, ou non, à Bruxelles.
'Europe United' contre 'Dexit'. Se présentant comme un « Européen passionné », le candidat de la CDU, Friedrich Merz, est pressenti pour diriger la future coalition avec plus de 30% des intentions de vote. S’il n’a pratiquement jamais prononcé le mot 'Europe' lors des débats, il a annoncé qu’il compte impliquer directement la chancellerie dans les questions européennes, s’il est élu.
« Parce que nous avons quelque chose à dire, parce que nous voulons influencer la direction dans laquelle cette Union européenne va », les ministres de son futur gouvernement devront être présents personnellement lors de toutes les réunions européennes, a-t-il assuré.
Dès ses débuts, la future coalition devra « avoir une position forte dans l’UE et non deux positions différentes », a commenté Andreas Jung, vice-président de la CDU, lors d’un débat organisé par l’Institut Delors à Berlin. Pour cela, le gouvernement devra « investir du temps en amont pour présenter une position unique à Bruxelles », a-t-il affirmé.
Le candidat des Verts, Robert Habeck, est sans doute celui qui a amené le plus souvent la question européenne dans les débats. Crédité de 13% d’intentions de vote, il a expliqué qu’il ne pourrait, dans tous les cas, participer à une coalition qu’à la condition qu’elle soit résolument « au service de la cause européenne ». Les Verts affichent les plus grandes ambitions européennes avec un projet de fédération dotée de davantage de compétences. « Notre réponse à 'America First' n'est pas 'Germany First' (...), mais 'Europe United' », a expliqué l’actuel ministre de l’Économie du gouvernement de coalition. Son parti prône donc une Union « renforcée, élargie et réformée ».
À l’opposé du spectre, l’AfD confirme la position anti-européenne qui avait porté la création du parti en 2013. Même si la tête de liste du parti d’extrême droite, Alice Weidel, reste discrète sur les questions européennes lors des débats, le programme de l’AfD est clairement un 'Dexit'. Autrement dit : « L'Allemagne doit quitter l'UE et fonder une nouvelle communauté européenne » réunissant une Europe des Nations, affirme le programme du parti.
Au cœur des dernières tempêtes européennes, l’actuel chancelier et candidat SPD à sa succession, Olaf Scholz, se pose, pour sa part, en défenseur du respect des règles européennes actuelles. Son parti plaide, entre autres, pour généraliser le vote à la majorité qualifiée lors des Conseils, un droit d’initiative du Parlement européen et davantage de solidarité dans les politiques de défense ou d’asile.
Les contrôles aux frontières en débat. « Tenue à l’écart d’un éventuel gouvernement de coalition, l’AfD a néanmoins marqué la teneur du débat allemand en plaçant l’immigration en son centre », rappelle Paul Maurice, de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Les attentats à Magdebourg et Aschaffenbourg ont durci les angles et contribué à faire de l’AfD la deuxième force politique du pays avec 20% des intentions de vote.
Depuis des mois, le leader de la CDU, Friedrich Merz, avait fait du contrôle aux frontières l’un de ses thèmes de campagne. Il annonce désormais des changements fondamentaux de la politique migratoire « dès le premier jour » de son mandat. « Nous prolongeons les contrôles nécessaires aux frontières allemandes aussi longtemps que nécessaire », affirme le programme de la CDU/CSU. Les conservateurs souhaitent en outre geler « de facto » l’accueil des demandeurs d’asile, interrompre le regroupement familial, abolir le statut de protection subsidiaire et refouler les personnes en provenance d’un autre État membre de l’UE.
« Nous nous engageons également en Europe pour des règles plus strictes », explique la CDU. Les conservateurs plaident au passage pour que davantage de personnel et de compétences soient attribués à Frontex pour en faire une « véritable police des frontières ». La CDU pense notamment qu’il « faudrait progressivement attribuer à Frontex des sections de frontières qui lui seraient propres et qu'elle serait chargée de protéger ».
Le SPD, crédité de 15% des intentions de vote et perçu comme le partenaire le plus probable de la CDU dans une future coalition, se démarque clairement sur ce sujet. Son programme défend « une société ouverte sur le monde » et protégeant ceux qui en ont besoin. Les sociaux-démocrates comptent sur le régime d’asile européen commun, qui doit entrer en vigueur en 2026, pour une répartition « vraiment solidaire » des migrants entre tous les États membres.
La réintroduction temporaire des contrôles aux frontières intérieures doit « rester une exception absolue », plaide le parti d’Olaf Scholz. L’actuel chancelier a été le plus véhément lors des débats pour réaffirmer que l’Allemagne ne peut enfreindre le droit européen en refoulant les demandeurs d’asile à la frontière. Pour le SPD, « le sauvetage en mer est une obligation découlant du droit maritime international et ne doit pas être criminalisé ».
« Bureaucratie européenne ». Le SPD reste en revanche très flou sur ses ambitions économiques pour l’Europe. Il réaffirme néanmoins son soutien au 'Green Deal', qui doit faire de l’Europe « le premier continent climatiquement neutre ».
À l’inverse, Friedrich Merz veut « inverser la tendance en matière de bureaucratie européenne » et remet en cause une partie de l’acquis communautaire. À ce titre, il vise à « mettre un terme » à des réglementations comme la taxonomie pour les investissements durables ou les rapports sur le développement durable ('Corporate Sustainability Reporting'). L’ambition d’exclure les moteurs à essence en 2035 est contestée par la CDU, dont est issue la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.
La CDU/CSU espère aussi qu’en Europe, « dans une situation tendue, la taxe sur l'énergie et la taxe sur le chiffre d'affaires puissent être réduites rapidement et sans autorisation fastidieuse pour les biens de consommation courante ». Le parti de Friedrich Merz vise une réforme du droit de la concurrence « moderne », fondé « sur le marché mondial comme référence ». Balayant en premier lieu devant sa porte, il assure que la surréglementation nationale vis-à-vis du droit européen sera « démantelée ».
La CDU/CSU est rejointe sur ce point par les libéraux du FDP, qui ont fait de la bureaucratie leur bête noire. Très engagé en faveur des nouvelles technologies, le FDP défend la création d’un équivalent européen de la Darpa américaine ('Defense Advanced Research Projects Agency') qui permettrait de financer et de stimuler la recherche sur les technologies à double usage, militaire et civil. Atteignant de justesse les 5% d’intentions de vote qui les feraient entrer au Bundestag, les Libéraux ont toutefois pour l’heure peu de chances de participer à une coalition.
Résolument pro-européens, les Verts n’abordent qu’à la marge les questions de marché intérieur. Ils comptent surtout sur l’Europe pour faire face à la montée des tensions internationales. La politique à l’égard de la Chine et des États-Unis doit occuper davantage l'UE que les lois et règlements, estime Robert Habeck. « Le regard vers l’intérieur ne suffit plus », a-t-il expliqué lors des débats, en appelant les Européens à « changer de perspective ».
L’AfD décline son rejet de l’UE en réclamant le démantèlement des dernières législations sur les services numériques (DSA), la protection des données (RGPD) et en refusant celles sur la cybersécurité et l'intelligence artificielle. L’AfD prend également en grippe le processus de Bologne sur la reconnaissance des diplômes, qui a « réduit les libertés académiques ».
Défense. SPD et CDU/CSU convergent sur l’essentiel des questions de politique étrangère et de défense, avec des nuances. Friedrich Merz s’est dit ouvert à un endettement commun de l’UE pour financer la défense européenne, là où le chancelier, Olaf Scholz, s’y est opposé lors du sommet européen de février dernier.
La CDU va aussi plus loin en évoquant l’instauration d’une forme de service militaire obligatoire incluant des missions européennes. Les sociaux-démocrates contestent en revanche l’introduction d’un service militaire obligatoire, mais souhaiteraient intégrer la Bundeswehr, « en collaboration avec d'autres forces armées européennes, dans une union de défense intégrée dans les structures de l'OTAN ».
La gauche allemande, Die Linke et BSW, est en opposition frontale vis-à-vis des deux 'grands partis' traditionnels, en plaidant pour une armée cantonnée à la défense nationale et un désengagement du pays vis-à-vis de l’Ukraine. Avec 6% des intentions de vote pour Die Linke, héritière des communistes, et 4% pour le parti créé par sa dissidente Sahra Wagenknecht, les deux formations de gauche ne sont pas encore certaines de dépasser la barre des 5% leur permettant d’entrer au Bundestag.
Triangle de Weimar. À quelques jours des élections, le débat est naturellement focalisé sur les questions intérieures. Le chancelier pressenti, Friedrich Merz, a toutefois annoncé que son premier geste serait de se rendre en France et en Pologne pour « réparer » le Triangle de Weimar entre les trois pays.
Réputé francophile, Friedrich Merz espère avoir de meilleures relations qu’Olaf Scholz avec le président français, Emmanuel Macron. Dans tous les cas, il compte défendre les intérêts nationaux « légitimes de manière stratégique et intelligente, au lieu de donner des leçons arrogantes à nos partenaires internationaux ». (Nathalie Steiwer)