Qui fait l’opinion ?
Dans cet ouvrage consacré aux crises démocratiques que subissent les pays européens et à l’influence des « nouveaux médias », le directeur de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean Jaurès décrypte la formation de l’opinion et la manière dont elle affecte la participation électorale.
Antoine Bristielle part du constat, largement partagé, que la crise de la représentation démocratique, en France comme dans de nombreuses démocraties occidentales, se manifeste d’abord par l’abstention électorale. Avec la crainte d’un passage à une « démocratie de l’abstention », dans laquelle un nombre toujours plus important de citoyens se tiendraient durablement éloignés des urnes. S’y ajoute une polarisation affective croissante : « Les citoyens n’ont pas forcément des opinions plus ‘extrêmes’ qu’auparavant, mais leur appartenance à un camp est de plus en plus marquée, ce qui entraîne le rejet systématique des propositions venant d’un autre camp », souligne l’auteur, qui se propose d’analyser le lien existant entre la crise de la représentation politique sous ses quatre principales dimensions – l’abstention électorale, le vote pour des partis populistes, l’adhésion à des théories complotistes et la polarisation affective – en lien avec l’évolution du paysage médiatique.
« Loin de ce que laissent entendre de nombreux commentaires journalistiques sur le sujet, les études montrent que la polarisation idéologique a plutôt tendance à décliner ces dernières décennies. La chute de l’URSS n’est pas étrangère à ce phénomène : désormais, même les partis politiques qualifiés de ‘gauche radicale’ ont un programme finalement assez réformiste. C’est plutôt la polarisation affective qui est en augmentation au sein des démocraties occidentales », écrit Bristielle. Avant d’ajouter : « Si la multiplication des sources d’information n’est pas étrangère à ce phénomène […], la mise en avant dans le débat public de sujets dits ‘sociétaux’ plutôt qu’économiques et sociaux en est également une cause profonde. Ces sujets liés à l’intime, aux droits individuels, ont plus de chances de heurter la sensibilité des électeurs et d’amener à considérer le camp opposé comme un ennemi et non comme un adversaire ».
Et de poursuivre : « La polarisation affective pose des problèmes majeurs pour la viabilité des démocraties. Le pacte démocratique ne repose pas sur le principe du consensus, soit la recherche absolue et irréaliste d’une position qui conviendrait à l’ensemble des citoyens. Il existe dans la société de nombreux groupes sociaux, ayant des préoccupations et des intérêts propres, qui ne sont parfois tout simplement pas compatibles avec les préoccupations et intérêts d’autres groupes sociaux. Le pacte démocratique repose plutôt sur le fait que les arbitrages qui résultent des rapports de force électoraux sont acceptés par tous. Or, lorsque la polarisation affective est trop importante, le groupe social qui perd l’arbitrage politique risque tout simplement de ne pas accepter la décision, pouvant même parfois recourir à des contestations violentes des résultats des élections. C’est dans la société américaine fortement marquée par ce phénomène de polarisation affective que doit par exemple se comprendre l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, par les partisans de Donald Trump. Pour eux, vivre dans un pays gouverné par un président démocrate n’était tout simplement pas quelque chose d’envisageable ».
L’auteur, qui a analysé la communication politique en fonction du type de support ou format médiatique, observe que « si les enjeux politiques sont majoritaires dans les émissions classiques (58%) et sur les réseaux sociaux (65%), ils ne le sont pas dans les émissions d’’infotainment’ (46%) qui mélangent information et divertissement ». « À rebours des discours selon lesquels les réseaux sociaux seraient des espaces dépolitisés, c’est bien au contraire dans ces formats en ligne que les représentants politiques ont le plus la possibilité de développer leur vision sur les principaux enjeux de politiques publiques », constate-t-il, avant d’ajouter : « Les réseaux sociaux valorisent également un registre discursif individuel (52%), davantage que les émissions d’’infotainment’ (45%) et bien davantage que les émissions classiques (5%), où le registre institutionnel est donc quasiment omniprésent. Les émotions, quant à elles, sont davantage mises en avant sur les réseaux sociaux (65%) que dans les émissions politiques classiques (44%) et que dans les émissions d’’infotainment’ (27%), valorisant de manière surprenante assez peu le dévoilement émotionnel. […] Enfin, et sans surprise, la contradiction apportée par le journaliste est plus forte dans les émissions classiques que dans les émissions d’’infotainment’ (6°% contre 26%) ».
Contrairement à une autre idée reçue, « le fait d’avoir regardé un type de contenu plutôt qu’un autre, ou de n’avoir regardé aucun extrait, n’a pas d’effets particuliers sur l’intention d’aller voter » ou non, explique aussi Bristielle, avant d’analyser l’influence des réseaux sociaux sur les attitudes complotistes. « Lorsque l’on teste l’adhésion des Français à dix théories complotistes, seulement 35% ne croient à aucune d’entre elles, 17% croient à l’une d’entre elles, 27% croient à deux ou à quatre théories, 11% croient à cinq ou six théories et 10% croient à sept théories ou plus. Force est de constater que le complotisme se diffuse à une vitesse importante en France », écrit l’auteur, qui en décrit le terreau favorable : « L’impression de vivre dans une société de plus en plus incertaine et incontrôlable, une défiance grandissante envers les institutions et le personnel politique et, enfin, le fait de s’informer sur les réseaux sociaux ». En particulier, parce que ces derniers fonctionnent comme des bulles, permettant à un public complotiste de retrouver des internautes partageant les mêmes sensibilités, mais aussi comme des boucles de répétition qui peuvent, à terme, renforcer et/ou étendre les dispositions complotistes des personnes qui s’y trouvent. (Olivier Jehin)
Antoine Bristielle. Qui fait l’opinion ? – Crises démocratiques et nouveaux médias. Fayard. ISBN : 978-2-2137-2578-9. 245 pages. 21,90 €
Les Balkans en 100 questions
Les Balkans demeurent « des pions dans un jeu stratégique global qui les dépasse ». « La situation de la région, de ce point de vue, ne diffère guère aujourd’hui de ce qu’elle était au 20e siècle – seule la liste des ‘grandes puissances’ a connu quelques changements. La Russie et la Turquie sont toujours là, les États-Unis et la Chine sont devenus des acteurs majeurs, tandis que les pays européens, désormais unis, sont supposés parler d’une seule voix, ce qui, du reste, n’est pas toujours confirmé », écrivent en introduction à cet ouvrage les journalistes spécialistes des Balkans Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin.
Si la « vocation » de tous les pays de la région à rejoindre l’Union européenne a été affirmée par le Conseil européen de Thessalonique en 2003, ils restent, plus de vingt ans plus tard, bien loin de cet objectif. Et, « alors que l’UE soutient bien souvent des autocrates corrompus, au nom de la stabilité régionale, beaucoup de Balkaniques ont perdu tout espoir de voir leurs pays se rapprocher de ces fameux ‘standards’ européens – un État de droit fonctionnel, un système de protection sociale à peu près efficace. Las d’attendre que l’Europe vienne à eux, ils s’en vont massivement, et le mouvement d’exode qui vide le Sud-est européen représente le principal défi pour l’avenir des pays de la région, même ceux membres de l’Union, comme la Bulgarie ou la Croatie », soulignent les auteurs.
« Les États des Balkans, qu’ils aient réussi à se glisser à temps dans l’Union ou qu’ils aient ‘vocation’ à rester ‘d’éternels candidats’, demeurent une périphérie dominée. Leur seule vocation économique semble être de fournir une main-d’œuvre compétente et bon marché, appelée soit à s’exporter, soit à travailler dans des usines délocalisées. Ils doivent aussi jouer leur rôle de ‘limes’ de l’Union, alors que la ‘route des Balkans’ s’impose depuis 2015 comme l’une des principales voies d’accès des exilés d’Asie, d’Afrique, du Proche et du Moyen-Orient », poursuivent Dérens et Geslin, qui entendent montrer que « les problèmes et défis qui se posent aujourd’hui aux pays de l’Europe du sud-est ne relèvent pas d’une ‘exceptionnalité’, voire d’un ‘exotisme’ balkanique ».
« Au contraire, qu’il s’agisse de la dérive autoritaire des États, de la démagogie nationaliste alimentée par des élites en déliquescence, de la banalisation de courants racistes, xénophobes ou révisionnistes, de la précarisation toujours plus poussée du travail, du violent contrôle des frontières, du pillage des ressources naturelles, les Balkans ont souvent anticipé des tendances qui se sont ensuite généralisées au reste de l’Europe », soulignent les auteurs. Avant de parcourir en 100 questions le legs ottoman, la chute des empires et les deux guerres mondiales, les expériences socialistes, l’éclatement de la Yougoslavie, la persistance des nationalismes, l’économie, l’intégration européenne qui patine, et les influences extérieures – de la Russie à la Chine, en passant par la Turquie et les pays du Golfe, sans oublier les réseaux d’influence tissés par Viktor Orbán -, l’environnement, la culture et les médias ainsi que les défis contemporains. (OJ)
Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin. Les Balkans en 100 questions. Tallandier. Texto. ISBN : 979-1-0210-6365-5. 314 pages. 10,50 €
L’Albanie au grand défi d’adhérer en 2030
L’ouverture en octobre dernier des premiers chapitres des négociations d’adhésion à l’Union européenne engage l’Albanie à relever un défi d’autant plus grand qu’elle s’est fixé pour échéance 2030, souligne le chercheur Sébastien Maillard dans cette note de l’Institut Jacques Delors.
« Membre du Conseil de l’Europe depuis 1995, de l’OTAN depuis 2009 - année de sa demande d’adhésion à l’Union européenne, Tirana cultive à la fois ses liens avec Washington et Bruxelles, à la manière des pays baltes souvent pris pour référence. Elle tient à distance la Russie, mais aussi la Chine, notamment sous pression des États-Unis, qui ont fait du pays leur base arrière » pour le renseignement dans la région, souligne Maillard, qui estime que l’alignement de l’Albanie sur la politique de sécurité et de défense commune est « complet depuis plusieurs années consécutives ». « Sa proximité par ailleurs affichée avec la Turquie ne l’empêche pas de refuser d’y extrader des opposants à Erdoğan », souligne aussi l’auteur. Et il ajoute : « Cette allégeance euro-atlantiste en fait un allié considéré fiable en cette période de recomposition géopolitique. Le ‘pays des aigles’ sera l’hôte du prochain sommet de la Communauté politique européenne, attendu pour juin 2025. Il se place aussi pour organiser le sommet de l’OTAN de 2027 ». Cerise sur le gâteau : « Cet ancrage occidental fait consensus dans la société et la classe politique entières. Aucun parti ne remet en cause un objectif d’entrée dans l’UE partagé par la population. L’appétence européenne est réputée la plus élevée de la région. Selon le dernier Eurobaromètre, 87% des Albanais considèrent que l’adhésion de leur pays à l’UE serait ‘une bonne chose’ ».
« Dans l’inextricable contentieux opposant Belgrade à Pristina, Tirana presse le gouvernement kosovar de suivre les recommandations de l’UE et des États-Unis. En perte d’influence sur Pristina, l’Albanie ne peut prétendre à aucun rôle de médiation dans un conflit où elle ne serait pas perçue comme un acteur neutre, et donc crédible. Elle se tient à distance. Les élites du pays rejettent le fantasme de former une ‘Grande Albanie’, slogan politique inaudible à Tirana et absent du débat public », explique Sébastien Maillard. Avant d’affirmer : « L’émigration renforce une diaspora éclatée principalement entre l’Italie, la Grèce, l’Allemagne. En somme, les Albanais ont rejoint l’UE avant l’Albanie. La diaspora, évaluée au total à 1,7 million de personnes en 2020 (équivalent alors à 59% de la population résidente), est aussi très présente aux États-Unis. Cette forte présence à l’étranger, évaluée jusqu’à plus de deux millions de personnes, soutient par ses abondants transferts (9% du PIB en 2022) les retraités dont les pensions restent largement insuffisantes pour vivre ».
Reste la corruption : « Une récente étude soutenue par l’UE montre que la part de la population adulte admettant avoir corrompu ou été corrompue par des agents publics reste au niveau élevé de 40% en 2023 comme en 2014 […]. La population est aujourd’hui la plus exposée à la corruption dans les Balkans occidentaux, selon la même étude. L’indice de perception de la corruption de Transparency International en 2023 place le pays 98e sur 180, légèrement devant la Serbie et l’Ukraine (situées aux mêmes 104e rang) », note l’auteur, qui rappelle que l’Albanie reste aussi particulièrement impliquée dans le trafic de stupéfiants.
L’échéance de 2030 que s’est fixé l’Albanie n’a pas été reprise par la présidente von der Leyen lors de sa visite à Tirana le 23 octobre 2024, mais la Commission appuie un calendrier de négociations très serré, constate Maillard. Après l’ouverture, le 15 octobre, du premier groupe de cinq chapitres, un deuxième groupe devrait être ouvert à la mi-décembre. La totalité des 35 chapitres devrait l’être d’ici la fin 2025, le but affiché étant de boucler l’ensemble des chapitres à la fin 2027 pour laisser ensuite le temps à la ratification du traité d’adhésion par chacun des Vingt-Sept. « Tenir ce calendrier est une gageure, mais il permet à Edi Rama de lancer une dynamique, de créer les conditions qui obligent l’administration, les services publics et les entreprises à accélérer », estime l’auteur, pour qui « l’un des chapitres qui s’annonce le plus dur à reprendre sera celui sur l’environnement ». En particulier s’agissant de la mise aux normes du traitement des eaux usées. Et le gouvernement, rappelle Sébastien Maillard, prévoit déjà de négocier une période de transition de dix ans après l’adhésion pour y parvenir. (OJ)
Sébastien Maillard. L’Albanie au grand défi d’adhérer en 2030. Institut Jacques Delors. Décryptage, novembre 2024. 8 pages. Cette note peut être téléchargée gratuitement sur le site de l’institut : https://aeur.eu/f/epq