Le défi de la paix
Anne-Cécile Robert, directrice adjointe du Monde diplomatique et professeur à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), retrace dans cet ouvrage l’histoire des organisations internationales, et plus particulièrement des Nations unies, en soulignant l’importance de leur renouvellement afin de maintenir le dialogue entre États et préserver, tant qu’il en est encore temps, la paix mondiale. Extraits.
« Le martyre des populations de Gaza jette une lumière crue sur l’ordre international et engage son pronostic vital. En effet, c’est un vote de l’Assemblée générale de l’ONU qui a créé Israël en 1947 dans le cadre d’un plan de partage qui prévoyait également un État de Palestine et qui n’a jamais été appliqué. La portée symbolique de ce conflit pour la paix en général et pour la crédibilité du système multilatéral est difficilement mesurable, mais elle existe, d’autant plus que les États-Unis, fondateurs de l’ONU, se montrent outrageusement partiaux aux lisières du droit international », écrit l’auteur dans son introduction. Or, « les conflits armés ont triplé depuis vingt ans, selon le Comité international de la Croix-Rouge, tandis que la diplomatie se heurte à des murs d’incompréhension, comme le confirme la multiplication des réunions d’urgence tendues et cacophoniques du Conseil de sécurité de l’ONU. C’est toute l’ambition, née sur les décombres encore fumants de la Seconde Guerre mondiale, de bâtir un monde encadré par des organisations internationales et régulé par des règles de droit qui est menacé », souligne Anne-Cécile Robert. Avant de poursuivre : « De l’Ukraine au Proche-Orient en passant par le Soudan ou l’Asie centrale […], la guerre semble redevenir un outil presque normal de la politique étrangère. […] De nouveaux types de conflits se développent, appuyés sur l’usage à grande échelle de l’intelligence artificielle, de la désinformation et de l’espionnage technologique. Des acteurs nouveaux, telles les organisations terroristes internationales, brouillent les règles du droit international établies depuis des décennies ».
Alors que la Cour pénale internationale (CPI) vient d’engager des poursuites contre le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou - ce dernier rejoignant ainsi Vladimir Poutine parmi les dirigeants faisant l’objet d’un mandat d’arrêt international -, Anne-Cécile Robert rappelle que « peu de personnes ont été condamnées jusqu’à présent et toutes sont africaines ». « La crédibilité de la CPI semble malgré tout augmenter. Le Liban a annoncé en 2024 son intention d’adhérer à la CPI pour participer aux procédures concernant les conséquences des bombardements illégaux de son territoire par Israël. D’autre part, la virulence des réactions israéliennes et les mesures proférées contre le procureur par Washington (en mai 2024, la Chambre des représentants a adopté un projet de loi sanctionnant le procureur) et Tel-Aviv confirment l’importance, au moins symbolique, de cette Cour », observe l’auteur.
L’ordre international est de plus en plus critiqué par des pays qui y voient un système mis en place par les Occidentaux et encore trop largement dominé par eux. « La Chine conteste publiquement les prétentions morales des Occidentaux. Né dans les années 1960, le courant historiciste chinois conteste l’universalisme. Mais l’historicisme croit justement qu’à l’arrière-plan de l’histoire il n’existe pas de règles objectives, de volonté transcendante ou de nature humaine universelle, et que l’histoire n’existe que sur un mode individuel, l’État étant alors l’incarnation concentrée de l’individualisation », note l’historien Jilin Xu. « Il n’existerait en ce monde aucune valeur qui soit universellement valide ni aucun ordre universel transcendant l’histoire culturelle », écrit l’auteur. Avant d’ajouter : « La Chine, très présente à l’ONU, construit méthodiquement un contre-modèle à exploiter à l’intérieur du système international sans le faire exploser. Elle produit un discours symétriquement opposé à celui des États-Unis et des Occidentaux en général. ‘Par syllogisme avec la géopolitique du 19e siècle, Pékin spécule sur l’effondrement de l’Occident en parallèle de sa montée en puissance, explique le géographe Emmanuel Véron. Ces recompositions seraient pour le régime du parti-État l’alternative à un ordre international post-Seconde Guerre mondiale dominé par les démocraties occidentales. L’espace conceptuel et sémantique de l’ONU est au cœur du travail d’influence, dans le cadre des ‘intérêts centraux’ du régime d’abord, des priorités stratégiques ensuite (matières premières, modèle de gouvernance) ».
D’autres contestations visent depuis quelques années différents traités, à l’instar du traité de Lausanne régulièrement vilipendé par le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, ou encore du traité de Trianon, dénoncé par le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán. « Si ces discours relèvent probablement de la propagande électorale, ils entretiennent néanmoins un ressentiment et un esprit de revanche malsain », souligne l’auteur, avant de constater : « À l’exception de la Serbie, tous les pays qui accueillent des minorités hongroises sont membres de l’Union européenne, voire des accords de Schengen, ce qui peut faire évaporer une partie de l’énergie négative impulsée par M. Orbán puisque les personnes bénéficient de droits communs et de la liberté de circulation ».
« Durant vingt ans, la force des apparences et celle des habitudes ont survalorisé les échos d’une domination occidentale en voie de délégitimation aux yeux du reste du monde. La richesse économique, les budgets militaires colossaux, les privilèges institutionnels (contrôle des institutions financières internationales et du dollar) et le soutien pavlovien des pays européens à l’ordre porté par Washington ont masqué l’essor de puissances concurrentes comme la Chine, le ressentiment gastrique de la Russie et l’exaspération croissante des pays du Sud. Et, soudain, les événements s’accélèrent. La débâcle des États-Unis en Afghanistan en août 2021 est suivie d’une série de mini-chocs (incidents diplomatiques entre la Grèce et la Turquie, rafale de coups d’État au Sahel, multiplication des incursions aériennes dans l’espace taïwanais, etc.). La brutale agression de l’Ukraine par la Russie en février 2022 constitue le point d’inflexion, celui de non-retour. Toujours dominants, les Occidentaux voient cependant le monde bouger sans eux. L’attaque sanglante d’Israël par le Hamas le 7 octobre 2023, la riposte aussi aveugle que meurtrière de Tel-Aviv, le malaise de la plupart des chancelleries arabes face à leurs opinions publiques propalestiniennes et la réaction en ordre dispersé des diplomaties occidentales confirment la précarité des équilibres internationaux et l’incertitude quant à leur évolution. L’internationalisation incontrôlée de l’interminable guerre civile syrienne illustre la cacophonie en cours : les puissances régionales (la Turquie, l’Iran) y poussent leurs pions tandis que quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU – la Russie, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France – s’y affrontent indirectement, contribuant à saper l’architecture mondiale de sécurité », écrit l’auteur.
« Les Européens et les Américains sont ceux qui recourent le plus aux sanctions, comme outils dans la guerre commerciale, mais aussi comme instrument de politique étrangère. Ils vont imposer ce type de mesures pour des raisons politiques, voire morales, liées aux droits de l’Homme ou au non-respect du droit international, comme on le voit dans le cas de la Russie. Mais les choix effectués par les gouvernements prêtent le flanc aux accusations de ‘deux poids, deux mesures’ : si des sanctions individuelles ont été adoptées contre des colons de Cisjordanie, aucune ne l’a été contre Israël pour les violations répétées du droit de la guerre ou du droit humanitaire à Gaza », souligne Anne-Cécile Robert, qui rappelle que « l’Union européenne participe ou est à l’initiative de 27 trains de sanctions [et que] depuis 2014, elle en a adopté 12 contre la Russie pour l’annexion de la Crimée et l’agression de l’Ukraine en février 2022 ».
« Même si l’ONU […] réalise son œuvre de rapprochement et de coopération internationale depuis 80 ans, elle n’est pas une institution fédérale ou supranationale. Elle repose sur les États souverains dont elle apprivoise les comportements en vue de préserver la paix et d’approfondir la coopération mondiale. Dans cette perspective, elle ne constitue pas plus un gouvernement mondial qu’une véritable ‘communauté internationale’. Cette expression est trompeuse, alimente les malentendus, et surtout, masque la responsabilité fondamentale des États dans les transformations du monde », observe à juste titre l’auteur. Avant de souligner un peu plus loin : « L’expression ‘communauté internationale’ n’est jamais employée lorsque Washington ou ses alliés sont concernés par des mesures ou des résolutions. Quand, par exemple, le 2 novembre 2023, l’Assemblée générale réclame à la quasi-unanimité (187 pays sur 193) la fin de l’embargo américain contre Cuba – ce qu’elle fait tous les ans -, personne n’affirme que la ‘communauté internationale’ condamne les États-Unis. Et pourtant, du point de vue mathématique, et compte tenu des milliards d’êtres humains représentés par les votants, on aurait toutes les raisons de le dire. Il en est de même pour la résolution du 10 mai 2024, qui estime que la Palestine devrait être admise comme membre à part entière de l’ONU, votée très largement par 143 voix (9 contre et 25 abstentions). Les textes issus du ‘G77 et la Chine’, la moitié des États de l’ONU et l’essentiel des pays les plus peuplés ne sont jamais présentés comme exprimant une volonté générale. Il faut donc, a minima, mettre des guillemets à ‘communauté internationale’ ».
« Certaines structures, à l’influence universelle, échappent en pratique à l’autorité de l’ONU et menacent de lui faire concurrence, sapant sa légitimité. Créés de manière informelle par les pays les plus industrialisés, les « G » fonctionnent comme des directoires de fait formés par les grandes puissances occidentales, pourtant toutes signataires de la Charte de San Francisco », souligne encore l’auteur. Avant de constater plus loin que « consciemment ou inconsciemment, les États remettent en cause les principes de base de la société internationale ». « Ce qui était occasionnel devient systématique. À chaque fois, ils invoquent ce qu’ils pensent être, ou prétendent penser être, de bonnes raisons. La Russie a invoqué les prétextes les plus farfelus pour agresser l’Ukraine, au premier rang desquels la soi-disant nazification du pays et la menace qu’elle ferait peser sur les minorités russophones. Quelques années auparavant, les États-Unis avaient menti effrontément devant le Conseil de sécurité de l’ONU en affirmant que l’Irak détenait des armes de destruction massive. En 2018, Paris, Londres et Washington ont bombardé des usines chimiques syriennes sans mandat et hors de toute nécessité de légitime défense. Fin 2023, le Venezuela et le Guyana se trouvent au bord de la guerre pour la propriété et le contrôle du fleuve Essequibo et des gisements pétroliers qui l’entourent. Les exemples de la marginalisation des us et coutumes se multiplient », écrit l’auteur. Et Anne-Cécile Robert de poursuivre en constatant la disparition de la déclaration de guerre.
« Les diplomates se voient de plus en plus marginalisés au profit des conseillers militaires et des communicants. L’évolution de la politique française au Sahel, jusqu’à la consommation de son échec avec le coup d’État au Niger fin juillet 2023 en fournit une illustration achevée. Un rapport parlementaire avait dénoncé cette dérive et ses dangers par la primauté qu’elle accorde aux préoccupations sécuritaires sur les analyses politiques et aux déclarations superficielles sur le travail de terrain en profondeur. Le savoir-faire diplomatique est sous-utilisé et se perd. Alors que les rapports de force deviennent brutaux, cette marginalisation symbolise profondément l’expression d’une crise de la politique, c’est-à-dire de la capacité à dialoguer avec des concepts généralisables permettant de construire des équilibres d’intérêts », observe Anne-Cécile Robert.
« Les États occidentaux qui prêchent le droit international n’ont pas compris – ou ne veulent pas comprendre – qu’ils doivent désormais faire leurs preuves et donner des gages. On ne les croit plus sur parole et on sait qu’ils ne sont plus forcément en situation d’imposer partout, comme avant, leur volonté. S’ils sont sincères dans leur protestation d’attachement au multilatéralisme et à l’ONU, ils devront en faire la démonstration en en payant le prix, c’est-à-dire en risquant quelque chose. Concrètement, ils doivent risquer de perdre un peu de leurs pouvoirs et ouvrir les instances internationales, y compris les institutions financières. L’heure est venue de véritablement universaliser l’ONU et de mettre tout le monde à sa place », affirme l’auteur, qui ajoute : « L’Occident n’est plus le seul maître à bord, même si ses moyens économiques et militaires demeurent importants. Son autorité morale, elle, a diminué d’abus de pouvoir en abus de pouvoir. L’universalisation est également une manière intelligente de contrer les puissances les plus brutales, c’est-à-dire celles qui affichent leur goût pour la force. La grande majorité de la planète aspire sans doute à une coopération internationale honnête et équitable, et probablement pacifique. Il importe donc, première étape indispensable du traitement, que nos alcooliques anonymes – États-Unis et Russie en particulier, mais aussi Chine menaçante autour de Taïwan – reconnaissent qu’ils se sont remis à boire et que les autres membres du club admettent les avoir laissés faire. Trop de bouteilles vides jonchent le sol de la planète ».
Anne-Cécile Robert achève son ouvrage en formulant trois scénarios. Le premier est celui de l’effondrement du système onusien : « Les puissances s’affranchissent sans vergogne des règles de la Charte [des Nations unies] et refusent ostensiblement de jouer le jeu multilatéral. Elles reviennent sur des accords antérieurs et détricotent l’ordre international ». « La guerre redevient un outil normal d’ajustement des rapports de force et de délimitation des zones d’influence ». « L’Union européenne se fragmente sous l’effet d’attraction de forces centrifuges à ses frontières. Le risque est celui de l’incident qui dégénère en conflit mondial ». Le deuxième scénario est celui du pourrissement : « L’ONU, marginalisée, n’est plus qu’une super agence humanitaire [et] n’a plus aucune influence sur la régulation du monde. […] Les petits États colonisent les organisations internationales et les utilisent pour organiser la solidarité entre eux face aux conséquences du désordre mondial. Toutefois, des convergences minimales entre Russes, Chinois, Européens et Américains se construisent, qui maintiennent un équilibre précaire, régulé principalement par la peur d’un dérapage incontrôlé débouchant sur l’usage de l’arme nucléaire ». Ce deuxième scénario peut évoluer plus ou moins favorablement selon que les grands pays émergents se rallient à une puissance ou décident de naviguer de l’une à l’autre. Quant à l’Union européenne, elle « reste unie et assure l’organisation du Vieux Continent, mais ne peut prétendre exercer un pouvoir d’influence au service de la paix et de l’État de droit », parce que ses États membres préfèrent jouer en solo sur la scène internationale. Dernier scénario et aujourd’hui le plus improbable, celui du renouveau : « les États membres se montrent capables de s’organiser et de structurer une nouvelle multipolarité autour d’un multilatéralisme efficace, solide, incarné par une ONU respectée et profondément réformée ». Gardons espoir ! (Olivier Jehin)
Anne-Cécile Robert. Le défi de la paix – Remodeler les organisations internationales. Armand Colin. ISBN : 978-2-2006-3994-5. 286 pages. 20,90 €