Classée par la Fédération de Russie comme 'organisation indésirable', l'Association des écoles d'études politiques du Conseil de l'Europe (AEEP) a déposé plainte en avril devant un tribunal de Moscou. « La procédure contre cette décision datant de décembre a été longue à engager en raison de la pandémie », précise à EUROPE Jack Hanning, Secrétaire général de l'AEEP, mais elle était essentielle, tant il est vrai que « ces écoles défendent très précisément les valeurs que la Russie s'était engagée à respecter en adhérant au Conseil de l'Europe » en 1996.
La première de ces écoles est justement celle de Moscou, créée en 1992, dans la foulée d'une rencontre de Catherine Lalumière, à l'époque Secrétaire générale du Conseil de l'Europe, avec un couple d'intellectuels russes engagés dans la défense des droits humains bien avant la chute du Mur de Berlin. « Leur projet était de créer une école qui formerait aux valeurs du Conseil de l'Europe - démocratie, État de droit, droits de l'homme - en s'appuyant sur la liberté d'expression », raconte Jack Hanning. D'autres ont suivi en Bulgarie et en Géorgie, grâce à des citoyens eux-mêmes formés à l'École de Moscou et on peut aujourd'hui en compter 21. Les deux dernières ont été fondées au Maroc et en Tunisie « dans la foulée des Printemps arabes ».
« Ces écoles n'ont rien à voir avec des établissements classiques. Il s'agit d'ONG indépendantes du pouvoir en place - et c'est ce qui leur vaut certains problèmes actuels en plus des liens de leurs membres avec des institutions européennes - qui organisent chaque année des cycles de cours et de séminaires répartis sur trois à quatre sessions. Toujours fondées sur les valeurs européennes, celles-ci accueillent tant des intervenants nationaux ou internationaux que des personnalités issues de l'Union européenne ou du Conseil de l'Europe ». Jusque 2008, elles se réunissaient toutes lors d'une université d'été strasbourgeoise, événement qui s'est ensuite transformé en un « Forum mondial de la démocratie » organisé en novembre.
L'Association des écoles d'études politiques, quant à elle, est née en 2008, « lorsqu'elles ont voulu se fédérer et bénéficier d'une voix propre ». Le Conseil de l'Europe lui procure un bureau dans les bâtiments de l'organisation et la Ville de Strasbourg lui octroie chaque année une aide financière. Catherine Lalumière en a été la présidente entre 2008 et 2018, date à laquelle lui a succédé Nils Muiznieks, ancien Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, devenu par ailleurs, après ses deux mandats, directeur régional 'Europe' d'Amnesty International. « Il a pour objectif, entre autres, de développer les liens entre les Écoles et le Conseil de l'Europe et de voir le réseau s'élargir vers l'Europe occidentale », précise Jack Hanning, qui relève que le Conseil de l'Europe étudie la possibilité de travailler également sur une École d'études politiques à destination des réfugiés.
« Notre rôle est aussi d'appuyer ces Écoles lorsqu'elles sont confrontées à des problèmes, comme c'est le cas en Russie, où celle de Moscou est prise au piège des lois 'sur les agents de l'étranger' (2012) et sur 'les organisations indésirables' (2015). C'est aussi vrai en Azerbaïdjan et en Turquie ».
Les activités de l'École d'études politiques de Bakou ont ainsi été suspendues en 2013 suite à la détention illégale de son directeur, Ilgar Mammadov (potentiel candidat à l'élection présidentielle), libéré en août 2018 et acquitté en avril 2020. « Le Conseil de l'Europe cherche comment procéder à la réouverture de l'École - précise Jack Hanning -, mais l'équilibre est difficile à trouver au vu de l'attitude du gouvernement face à la société civile ».
En Turquie, c'est le défenseur des droits de l'homme fondateur de l'École d'Istanbul, Osman Kavala, qui a été faussement accusé d'avoir orchestré les manifestations du Parc Gezi de 2013 et arrêté en 2017. Libéré en février 2020, il a été ré-interpellé quelques heures plus tard sous l'accusation de soutien à la tentative de coup d'État de 2016.
Tout comme elle le fit pour Ilgar Mammadov, la Cour européenne des droits de l'homme a jugé « arbitraires et illégaux » tant les arrestations que les procès d'Osman Kavala et a réclamé sa libération immédiate. En vain. Un désaveu des juges de Strasbourg qui inquiète profondément Jack Hanning. (Véronique Leblanc)