La nécessité d'un changement de paradigme et toute la difficulté de trouver le juste équilibre entre performances économiques futures de l'agriculture, valeur ajoutée d'une politique alimentaire durable et exigences environnementales a de nouveau été mise en exergue, jeudi 4 février, lors d'une audition publique au Parlement européen sur la stratégie de l'UE 'de la ferme à la table'.
La parole a été donnée aux experts, lors de la deuxième réunion paritaire des commissions de l'environnement (ENVI) et de l'agriculture (AGRI), pour enrichir la réflexion largement entamée sur le projet de rapport sur un système alimentaire équitable, sain et respectueux de l'environnement de Anja Hazekamp (GUE/NGL, néerlandaise) et Herbert Dorfmann (PPE, italien) (EUROPE 12644/7).
Le professeur de droit Olivier De Schutter a estimé que la PAC devait être alignée sur la stratégie 'de la ferme à la table'. Il a précisé que l’agriculture était responsable de 30% des émissions de gaz à effet de serre et prôné des mesures pour les réduire, notamment une chaîne d’approvisionnement alimentaire « plus courte ». L’accord UE/Mercosur est « hors sujet », selon M. De Schutter, qui a plaidé une nouvelle fois en faveur d’une nouvelle « politique alimentaire commune » (Common Food Policy).
Claude Vermot-Desroches, président de l’ONG orIGin (Organization for an International Geographical Indications Network), a évoqué les indications géographiques (IG) dans la stratégie 'de la ferme à la table'. Il a évoqué l’impact « très négatif » du Nutriscore sur les IG. Contrairement à d’autres produits, les recettes traditionnelles des IG ne peuvent pas être modifiées, a-t-il précisé. D’où sa demande d’exempter les produits sous IG du système Nutriscore.
Contradiction entre environnement et agriculture ? Massimiliano Giansanti, président de la Confagricoltura et vice-président du Copa-Cogeca, a fustigé les attaques récurrentes contre les agriculteurs et a estimé que la stratégie 'de la ferme à la table' devait tenir compte du fait que les agriculteurs protègent l’environnement et peuvent éviter la pollution des terres. Il faut une vision d’ensemble pour l’agriculture, a-t-il défendu. Il a demandé une évaluation scientifique et des études d’impact à propos des initiatives prévues dans la stratégie.
Anja Hazekamp a reproché au Copa-Cogeca de vouloir « supprimer » les objectifs chiffrés de réduction des pesticides, engrais et gaz à effet de serre dans l’élevage. « C’est nier l’effet négatif de l’agriculture sur l’environnement », a-t-elle souligné. « Les pratiques agricoles mauvaises pour l’environnement tuent l’agriculture », a-t-elle affirmé.
Tilly Metz (Verts/ALE, luxembourgeoise) a soutenu les dires d’Olivier De Schutter et critiqué les modèles non durables. Elle a plaidé pour une approche holistique et intégrée et reproché aux lobbyistes agricoles de ne pas vouloir changer les choses.
Réciprocité. Paolo De Castro (S&D, italien), autre rapporteur (de la commission du commerce international du PE), a souligné que les objectifs « ambitieux » de la stratégie risquaient de « mettre nos producteurs dans une situation de désavantage compétitif par rapport aux concurrents internationaux, surtout quand il y a un manque de convergence et de réciprocité pour ce qui est des normes de production et du respect de ces normes ». Il a relevé aussi que les consommateurs allaient assister à une augmentation constante des prix des produits agricoles. M. De Castro a aussi demandé à la Commission de présenter les études d’impact sur la stratégie.
Changement de paradigme. Le professeur Johan Rockström, directeur de l’Institut de Potsdam pour le climat, a évoqué le rapport de l'IPBES sur les liens entre la perte de biodiversité et les pandémies liées aux zoonoses et le rapport sur l'économie de la biodiversité de la Dasgupta Review (The Economics of Biodiversity. The Dasgupta Rewiew) présenté la veille. Il a fait état d' une accélération de la pression humaine sur le cheptel animal et d’élevage (69% de population du cheptel en moins depuis les années 1970). Selon lui, cette rupture de la chaîne alimentaire a des impacts sur la stabilité humaine et de la planète et sur la santé.
Des estimations récentes montrent que les coûts cachés du système alimentaire mondial excèdent sa valeur de marché mondiale. « Nous produisons une nourriture qui a moins de valeur que les coûts en termes de morts et de destruction du capital naturel de la terre. Nous avons plus de 2 millions de mammifères morts et plus de 100 millions de personnes obèses », a-t-il déclaré.
Et de plaider pour des systèmes durables avec lesquels « on pourra nourrir 10 milliards de personnes à l'horizon 2050 (par rapport à 2010) contre 3 milliards actuellement. » Selon lui, il faut « mettre les objectifs de développement durable, des régimes alimentaires sains et un modèle agroalimentaire durable au centre des lignes directrices en Europe et dans le monde ». Par régime alimentaire sain, il faut entendre : céréales, légumes, fruits, protéines, produits laitiers, du gras ajouté (added fat), selon la commission The Lancet sur des régimes alimentaires durables, a-t-il précisé.
Une marge d'amélioration. Le professeur Mariane Penker, de l'Institut de développement économique durable de Vienne, a estimé que la stratégie 'de la ferme à la table' contenait de bonnes choses, notamment l'accent mis sur les choix durables des consommateurs, la révision du comportement des producteurs, l'évitement « des aliments mauvais pour la santé », la protection de l'environnement, de la biodiversité et l'amélioration du bien-être animal.
Mais elle a regretté que la stratégie ne considère la nourriture que sous l'angle d'une marchandise et qu'elle porte donc « beaucoup moins d'attention à la nourriture en tant que bien commun, ancré dans un territoire, dans l’héritage culinaire et couvrant les besoins locaux, et en tant que droit humain ».
Pour ces deux concepts, il faut, selon elle, des politiques garantissant l'accès à une nourriture saine pour tous, permettant un accès équitable aux moyens de production – comme la terre et les semences - et protégeant l’ensemble des individus, surtout les groupes vulnérables contre toute forme d’exploitation. (Aminata Niang et Lionel Changeur)