Troisième pays à représenter un défi pour l’Union : la Turquie.
Déjà, on pouvait lire dans les Conclusions du Conseil européen des 23-24 octobre 2014 – il y a donc six ans – « Le Conseil européen s’est déclaré vivement préoccupé par le regain de tensions en Méditerranée orientale et a engagé la Turquie à faire preuve de retenue et à respecter la souveraineté de Chypre sur ses eaux territoriales et les droits souverains de Chypre dans sa zone économique exclusive ». Le 22 mars 2018, nouvel avertissement : « Le Conseil européen condamne fermement les actions illégales que la Turquie continue de mener en Méditerranée orientale et en mer Égée, et souligne sa solidarité pleine et entière avec Chypre et la Grèce. » À l’issue de sa réunion du 20 juin 2019, l’institution rappelait sa condamnation de l’année précédente et se faisait plus insistante. Morceau choisi : « Le Conseil européen se déclare vivement préoccupé par les activités de forage illégales menées actuellement par la Turquie en Méditerranée orientale et déplore que la Turquie n’ait pas encore donné suite aux demandes répétées que lui a adressées l’UE de mettre un terme à de telles activités. Le Conseil européen insiste sur les incidences négatives graves et immédiates que ces actions illégales ont sur tout l’éventail des relations UE-Turquie ».
Au niveau ministériel, les mêmes soucis étaient exprimés. Le 15 juillet 2019, le Conseil adopta de surprenantes mesures de rétorsion (suspension des négociations sur l’accord relatif au transport aérien, suspension des sessions du Conseil d’association, réduction de l’aide de préadhésion). Le 14 octobre, il critiqua l’intervention militaire turque en Syrie et, une fois de plus, les forages : ayant rappelé la transgression avérée et plaidé pour le dialogue et la négociation, il s’accorda sur le principe de mesures restrictives visant les personnes physiques et morales impliquées dans ces forages. Le Haut Représentant et la Commission étaient invités à faire des propositions…
Vint 2020, avec une situation aggravée. Le 13 juillet, les ministres des Affaires étrangères durcirent le ton sur les activités menées en Méditerranée orientale, le jeu turc en Libye et la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée, sans pour autant envisager d’actes de rétorsion. Le 23 août, la Grèce et la Turquie se disaient prêtes à entamer un dialogue et des progrès étaient enregistrés au sein de l’OTAN, mais l’apaisement manquait entre Turcs et Chypriotes (EUROPE 12566/14), tant et si bien que les mêmes ministres évoquaient, le 28 août, une panoplie de sanctions, tout en plaidant pour la voie diplomatique (EUROPE 12548/1). Mais les décisions (éventuelles) étaient renvoyées à l’institution supérieure.
Le 1er octobre, le Conseil européen eut un débat approfondi sur le sujet, au terme duquel il ne se montra pas redoutable. Il se félicita des mesures de confiance récemment prises par la Grèce et la Turquie et de la reprise de leurs pourparlers en vue de délimiter le plateau continental et la zone économique exclusive des deux pays, tout en condamnant fermement les violations, par la Turquie, des droits souverains de la République de Chypre. Celle-ci, selon la rumeur, ne marqua son accord en séance sur le dossier biélorusse qu’à la condition d’obtenir une telle condamnation.
Les leaders plaidaient aussi pour un règlement global de la question chypriote (autrement dit, la réunification de l’île) et se lancèrent dans un catalogue de belles promesses alléchantes : un ‘programme politique constructif entre l’UE et la Turquie’ (modernisation de l’union douanière, échanges commerciaux, poursuite de la coopération sur les questions de migration, etc.). Ce pari sur le dialogue (EUROPE 12572/1), où transpirait l’influence allemande, fut compensé par la menace de prendre des sanctions sur la base des articles 29 TUE et 215 TFUE, qui plaisait davantage à la France et à l’Autriche.
Le 6 octobre, la Commission publia simultanément tous ses rapports sur les pays candidats à l’adhésion. Elle dressait de la Turquie un tableau des plus sombres : reculs sérieux de la démocratie, de l’État de droit, des droits fondamentaux, de l’indépendance du pouvoir judiciaire, de la liberté d’expression, du respect des obligations liées à l’union douanière, etc., et ambitions militaires contraires aux priorités de l’Union (EUROPE 12575/12).
On se frotte les yeux : comment un tel État conserve-t-il le statut de pays candidat ?
Loin d’être impressionnés par la prose du Conseil européen, les Turcs en remirent une couche, en ouvrant au public, le 8 octobre, la plage de Varosha, dans la partie turque de Chypre, en violation des accords de cessez-le-feu conclus sous les auspices des Nations unies, ce que dénonça Josep Borrell (EUROPE 12576/23). Le 13 octobre, ce dernier lança un nouvel appel en faveur de la fermeture des lieux, en vain (EUROPE 12580/12).
Lors de sa réunion des 15 et 16 octobre, rappelant ses Conclusions du début du mois, le Conseil européen déplora « les nouvelles actions unilatérales de provocation commises par la Turquie en Méditerranée orientale, notamment ses récentes activités d’exploration », demanda le respect des résolutions de l’ONU et souligna l’importance du statut de Varosha. Aucune allusion à d’éventuelles sanctions.
Dimanche dernier, le candidat soutenu par Ankara remporta, contrairement aux prévisions, l’élection à la présidence de la République turque de Chypre du nord. Son adversaire était partisan de la réunification de l’île. Nouveau succès pour le président Erdoğan.
Tout cela démontre, d’une part, le niveau d’efficacité avec lequel le Conseil européen défend les eaux territoriales d’un de ses États membres et, d’autre part, la faible impression produite par ses textes sur Erdoğan, qui mène une politique de puissance autonome, voire impériale, avec des interventions ponctuelles sur tel ou tel terrain d’opérations dans sa vaste zone. Quant à la tragédie du Haut-Karabakh, Poutine et Erdoğan sont au moins d’accord pour que l’Europe n’ait pas son mot à dire.
Quatrième pays interpellant le volontarisme européen : la Chine. Une page lui fut consacrée dans les Conclusions du Conseil européen des 1er et 2 octobre.
Un sommet bilatéral UE-Chine par visioconférence s’était très bien passé entre Xi Jinping, Charles Michel, Ursula von der Leyen et Angela Merkel, le 14 septembre (EUROPE 12559/1). Le Président chinois annonça ensuite que son pays viserait la neutralité carbone avant 2060, un engagement salué par le Conseil européen. Celui-ci, se félicitant du compte-rendu de la rencontre, souligna « la nécessité de rééquilibrer les relations économiques ». L’objectif reste d’aboutir à un accord global sur les investissements cette année encore, qui contribuerait à des ‘règles du jeu équitables’. La visioconférence n’éluda pas les sujets qui fâchent et le Conseil européen se devait de souligner « la profonde préoccupation que lui inspire la situation des droits de l’homme en Chine, notamment les développements à Hong Kong et le traitement des personnes appartenant à des minorités », sans oser pour autant citer le million de Ouïghoures parqués dans des camps. Pour terminer, le Conseil européen déclarait attendre « avec intérêt la tenue d’une réunion de tous ses membres avec le Président Xi Jinping en 2021. » Dialoguer avec l’empereur de Chine, n’est-ce pas excitant ?
Dans une tribune publiée par le Journal du dimanche, Josep Borrell a mis le doigt, le 29 août (EUROPE 12549/16), sur un phénomène historique fondamental : l’émergence de nouveaux empires – la Russie, la Chine, la Turquie – « souverainistes vers l’extérieur et autoritaires vers l’intérieur », « fondés sur d’autres valeurs que les nôtres » et face auxquels l’Europe doit apprendre à parler le langage de la puissance.
Le Conseil européen a donc encore beaucoup à apprendre. Que produit sur les empires sa rhétorique de la « profonde préoccupation » ?
- « Même pas peur ! »
Renaud Denuit