L’une des sitcoms britanniques les plus appréciées suit les aventures d’un groupe d'ouvriers qui émigrent en Allemagne dans les années 1970 dans l’espoir de trouver du travail. Le titre propose un épilogue pertinent (et ironique) aux 47 années durant lesquelles le Royaume-Uni a fait partie de l’UE.
Le vote de 2016 en faveur du Brexit a fait fondre en larmes de nombreux responsables de l’UE, entraîné la chute de diplomates et contraint les dirigeants européens à résoudre un problème qu’ils estimaient ne pas avoir créé. Le désarroi et l’incrédulité ont rapidement laissé place à la frustration et à la lassitude, alors que les négociations s’éternisaient. Aujourd’hui, en ce jour du Brexit, l’atmosphère est douce-amère, le soulagement s’accompagnant d’une certaine appréhension. Car, bien que la première phase du Brexit soit achevée, la seconde ne fait que commencer.
« Une journée chargée d’émotion », a publié sur Twitter le négociateur en chef du Brexit pour l’UE, Michel Barnier. « Mon sentiment général est qu’aujourd’hui est un jour triste », a déclaré Simon Coveney, le ministre irlandais des Affaires étrangères et du Brexit, à la radio Newstalk. « Je pense que tout le monde y perd ». Les dirigeants des trois principales institutions de l’UE ont adopté une position légèrement plus ferme, cherchant à tourner la page du Brexit tout en prévenant le gouvernement britannique que ses rêves de déréglementation réduiraient l’accès du pays au marché unique de l’Union. « Chaque choix a une conséquence », ont-ils écrit dans un éditorial, vendredi. « Sans être membre, vous ne pouvez pas conserver les avantages de l’adhésion ».
Il est facile de comprendre pourquoi le ton a durci, et ce, des deux côtés. Dire que les négociations étaient complexes s’apparenterait à un euphémisme : elles étaient interminables, obscures et se sont souvent déroulées dans la douleur, alors que les relations entre l’UE et le Royaume-Uni ont plusieurs fois été mises à mal. Une conversation échangée lors d’un dîner à Downing Street en octobre 2017 nous est parvenue, dans laquelle l’ancien Premier ministre britannique, Madame Theresa May, aurait « imploré » l’aide du président de la Commission, Jean-Claude Juncker, et semblait « soucieuse, abattue et découragée ». Les responsables britanniques ont blâmé l’ancien chef de cabinet de M. Juncker (et futur secrétaire général de la Commission), Martin Selmayr. Certains points se sont complexifiés. « Tu m’as traitée de nébuleuse ? », a demandé Madame May à M. Juncker avant le sommet de l’UE de décembre 2018, quelques mois seulement après le rejet par l’UE de son plan de « Chequers » pour le Brexit.
De vieilles blessures se sont également rouvertes : sur les droits de pêche, Gibraltar et l’Irlande du Nord. En tant que journaliste irlandaise travaillant pour des journaux à Dublin et à Londres, cette chroniqueuse s’est souvent sentie tiraillée. Avant le début des négociations, en 2016, de hauts responsables britanniques ont fait part de leur surprise face à ce qu’ils considéraient comme un ton « plus ferme » adopté par le gouvernement irlandais sur le Brexit. De nombreux Britanniques ont été bouleversés de constater que la priorité de l’Irlande était de consolider son adhésion à l’UE plutôt que de se tourner vers eux. Les discours (et l’ignorance) de certains partisans du Brexit sur l’Irlande ont choqué, au nord comme au sud de la frontière.
Il y a un an, John Humphrys, présentateur à la radio BBC, a même suggéré à une Helen McEntee (la ministre irlandaise chargée des Affaires européennes) abasourdie que son pays pouvait « quitter l’UE et unir sa destinée » au Royaume-Uni. Elle a répondu : « Vous suggérez que nous devrions partir ? 92 % des citoyens irlandais ont déclaré l’année dernière qu’ils souhaitaient que l’Irlande reste membre de l’Union européenne et, en réalité, depuis le Brexit, ce chiffre n’a fait qu’augmenter ».
Certaines personnes ont passé un bon Brexit. C’est devenu un cliché, mais l’UE n’a jamais été aussi unie depuis sa création, poétiquement parlant, alors que les dirigeants de ses trois institutions ont écrit vendredi pour évoquer « une Europe à l’aube d’une ère nouvelle » et le « but commun » des 27 États membres restants. Le compte Twitter @BorderIrish a rassemblé plus de 110 000 followers grâce à ses mots d’esprit acerbes sur la frontière de 500 km de long (« Je suis déjà lisse et simple, merci », a écrit l’auteur anonyme dans sa biographie Twitter). Les diplomates irlandais méritent également d’être salués ; jamais l’histoire et la politique irlandaises n’avaient autant été mises en avant. La section B-Word connaît au moins un responsable nord-irlandais qui s’est converti en nationaliste quasi-irlandais !
Les députés européens, qui ont adopté cette semaine l’accord de retrait UE–Royaume-Uni à une écrasante majorité, ont chanté, se sont tenu la main et ont essuyé quelques larmes alors que leurs 73 collègues britanniques quittaient l’hémicycle (EUROPE 12414/1). Guy Verhofstadt, le coordinateur du Parlement européen pour le Brexit, a déclaré qu’il ne s’agissait pas d’un « adieu », mais d’un « au revoir ». Le Premier ministre irlandais, Leo Varadkar, a réitéré ses commentaires, ajoutant qu’il devrait « toujours y avoir une place à table » pour le Royaume-Uni, s’il décide de revenir dans le bloc. Et l’Écosse, qui avait voté pour le maintien en 2016, a été très claire : « Chère Europe : Nous n’avons pas voté pour cela. N’oubliez pas de laisser une lumière allumée pour l’Écosse », titrait en une le journal The National.
Ce document comportait également les résultats étonnants d’un nouveau sondage YouGov montrant pour la toute première fois qu’une majorité (51% contre 49%) est en faveur de l’indépendance écossaise. Et il ne s’agit pas là du seul signal annonçant que la période post-Brexit sera autant (voire davantage) source de divisions que la procédure de divorce ne l’a été.
« Les entreprises n’ont aucune certitude sur la future relation qu’entretiendront l’UE et le Royaume-Uni, et le spectre d’un chaos n’est pas encore écarté », a déclaré le président de BusinessEurope, Pierre Gattaz. Selon Phil Hogan, le commissaire européen en charge du Commerce, un Brexit « sans accord » est toujours possible. « Le véritable point de rupture est le 31 décembre 2020, pas le 31 janvier », a-t-il précisé sur la chaîne télévisée RTE. « Les gens devraient donc sortir de leur état de torpeur et réaliser que nous sommes dans la phase intense des négociations et dans sa partie la plus périlleuse ».
Les fêtes et les commémorations ont été délibérément passées sous silence. Un spectacle de lumières aura lieu à Londres, au lieu d’un feu d’artifice, et un compte à rebours sera projeté sur les murs de la résidence du Premier ministre à Downing Street, mais Big Ben ne sonnera pas, comme l’auraient pourtant souhaité les partisans du Brexit. De la musique et des danses ont animé la Grand-Place de Bruxelles jeudi soir, même si une soirée d’adieu prévue sur la Place du Luxembourg a été annulée. Les députés européens du Brexit Party sont restés discrets avant de prendre l’Eurostar vendredi, ce que leur porte-parole, Hermann Kelly, a qualifié de « dernier Brexode ».
Aucun changement spectaculaire n’est à attendre du jour au lendemain. Les citoyens européens et britanniques pourront toujours voyager et effectuer des échanges commerciaux librement, le Royaume-Uni restant dans le marché unique et l’union douanière jusque fin décembre. Mais certains ajustements seront apportés. À partir de samedi, le Royaume-Uni perdra son accès privilégié aux institutions de l’UE. Sa représentation permanente auprès de l’UE sera désormais connue sous le nom de « mission » du Royaume-Uni auprès de l’UE (comme c’est le cas pour des pays tels que le Japon ou l’Australie). Pour sa part, l’UE redoublera d’efforts pour détourner son attention du Brexit et la centrer sur d’autres affaires plus urgentes, comme l'adoption de son cadre budgétaire pluriannuel et la simplification de ses relations commerciales avec les États-Unis.
J’ai été ravie de pouvoir partager certaines de mes réflexions sur le Brexit dans ces pages au cours de ces dernières années. Il s’agira du dernier B-Word, mais ce ne sera pas le dernier mot ! Pour citer un groupe humoristique britannique très apprécié : « En route pour de nouvelles aventures ». (Version originale anglaise par Sarah Collins)