Alors qu’il entame son dernier mandat, Philippe Lamberts, coprésident des Verts/ALE au Parlement européen, a confié à EUROPE ses sentiments et inquiétudes quant à la nouvelle Commission européenne et son projet de Green Deal, mais également combien il était difficile pour les Verts d’opérer une transformation sociétale à la hauteur du défi environnemental au vu des rapports de force politiques actuels [propos recueillis par Damien Genicot et Pascal Hansens].
Agence Europe - La nouvelle Commission ne compte pas un seul commissaire 'vert'. Peut-elle mener une véritable transition écologique ?
Philippe Lamberts - Ce serait arrogant de vous dire que ce n’est pas possible, car ça voudrait dire qu’on a l’exclusivité du sujet. Mais, franchement, peut-on attendre une vraie transformation de nos sociétés de la part de personnes qui, jusqu’à déclarer l’urgence climatique jeudi dernier, alimentaient gaiement le feu qui enflamme notre maison ? Non, parce qu’ils ne sont pas câblés pour la transition.
Que voulez-vous dire par « pas câblés » ?
Ils ont un ADN productiviste, consumériste. Ils ne jurent que par la croissance.
Je ne remets pas en cause la sincérité de Mme von der Leyen lorsqu’elle dit que nous sommes confrontés à un défi existentiel, mais je ne pense pas qu’elle mesure la profondeur des changements qui sont nécessaires pour y répondre.
L’alerte sur la nécessité de changement a commencé à être donnée dans les années 60. Si on n’a pas agi, ce n’est pas parce qu’on ne savait pas. C’est parce que les intérêts en cause sont colossaux et que le PPE, la famille politique de Mme von der Leyen, est le groupe qui est le noyau dur de la défense des intérêts établis.
Et Frans Timmermans ? Mesure-t-il la profondeur des changements nécessaires ?
Il ne faut pas oublier son histoire. Frans Timmermans est identifié par les blairistes de la troisième voie comme l’une des jeunes pousses prometteuses sociales-démocrates qui va amener sur le continent la troisième voie, c’est-à-dire essentiellement le ralliement de la famille sociale-démocrate à la mondialisation néolibérale.
Maintenant, ma conviction est que Timmermans est d’abord un opportuniste et que, donc, s’il voit une opportunité se profiler dans le Green Deal, il va la saisir. Si, à la fin, le travail est fait, tant mieux, et peu importe la motivation.
Le Green Deal semble s’inscrire dans une optique de croissance verte. Croyez-vous à cette idée ?
Il est clair que nous devons réduire l’empreinte écologique mondiale de manière non pas relative, mais absolue, alors qu’une partie de l’humanité n’a pas accès aux commodités de base qui permettent une vie conforme à la dignité humaine. On a donc besoin de croissance économique dans certaines régions de la planète, tout en devant réduire notre empreinte écologique globale.
Deuxièmement, l’énergie est régie par les lois de la thermodynamique. On ne la produit pas comme on veut. Or, nous n’avons jamais vu de croissance économique sans croissance de la demande et de la production d’énergie, ce qui entraîne une consommation de ressources et des émissions de déchets, dont le CO2.
Donc, croire à la croissance verte, c’est croire aux miracles, croire qu’on peut s’affranchir des lois de la physique qui régissent notre monde.
En interne, est-ce que le groupe des Verts/ALE est sur la même ligne politique sur ce point ?
Non, il y en a encore au sein de la famille qui pensent que la croissance verte est possible, mais ça évolue. On évite le débat idéologique sur la croissance verte. Pour certains, cela risquerait d’effrayer le chaland.
Je connais des Verts qui ont écrit des livres sur la croissance verte. En général, ce ne sont pas des gens qui ont une formation dans le domaine des sciences exactes et en particulier de la physique. Le monde est structuré par des limites indépassables. Vouloir s’en affranchir, c’est un déni de réalité.
Pensez-vous que cette remise en cause du dogme de la croissance s’opère aussi au sein du groupe S&D ?
Qu’il y ait des gens au sein du groupe S&D qui ont vraiment intégré la contrainte écologique, c’est vrai. Mais ils ne représentent pas leur famille politique. La gauche traditionnelle reste essentiellement une gauche productiviste, consumériste.
Dernièrement, vous avez déclaré que la progression en sièges des Verts/ALE au PE n’allait pas changer la donne. Est-ce dire que vous ne croyez plus à une révolution verte par l’enceinte parlementaire ?
Soixante-quinze députés c’est bien, mais ce n’est que 10% du Parlement. Les Verts ne sont donc pas incontournables. Mais on peut faire changer les choses sans avoir la majorité. Cela suppose que le politique s’appuie sur la société civile.
C’est la stratégie de la tenaille. En articulant leurs actions, le politique et la société civile créent un outil dont le bras de levier est d’autant plus fort que les manches sont longs. On était 52 députés. Notre manche s’est donc largement allongé. Et, dans la société, les mobilisations se multiplient. L’autre manche s’allonge également.
Sur le rôle de la société civile justement, Manon Aubry a récemment été sanctionnée par le PE pour avoir appelé des militants écologistes à occuper l’institution. Pensez-vous que cette sanction était justifiée ?
Je pense que cette sanction ne se justifie pas, mais j’ai une grosse différence avec Manon Aubry. À mes yeux, il n’appartient pas au politique d’indiquer ou de dicter sa conduite à la société civile organisée, et réciproquement. Les deux branches de la tenaille sont articulées, mais indépendantes. C’est comme ça qu’elles seront solides. S’il existe la moindre suspicion sur le fait que l’un instrumentalise l’autre, dans un sens ou dans l’autre, l’un et l’autre sont déforcés.
Pensez-vous que le consensus permanent qui caractérise le PE peut jouer contre la transition écologique que vous portez ?
C’est compliqué. En effet, si vous privilégiez la voie démocratique, il vous faut des majorités pour faire passer des changements. Et, évidemment, ça peut vous amener à faire des compromis qui, finalement, ne touchent pas à l’ADN du système. Il faut faire avec les rapports de force qu’on a et, malheureusement, ils ne nous permettent pas toujours de faire ce qu’on veut.
Je ne crois pas au grand soir, à la révolution. La révolution amène généralement l’inverse de ce qu’elle annonçait et se termine souvent dans le sang.
Moi, je suis un apôtre de la transition. Les rapports de force sont plus favorables aujourd’hui qu’hier, mais les forces qui résistent à la transition tiennent encore bien la forteresse.
À ce titre, est-ce que S&D et Renew Europe sont des partenaires sérieux pour instaurer un rapport de force en faveur de la transition ?
Je suis obligé de travailler avec les partenaires que les citoyens européens nous donnent. Je sais que le S&D a le double de nos sièges et que les libéraux ont 1,5 fois plus de sièges que nous, sans parler du PPE qui en a 2,5 fois plus.
Mais, fondamentalement, les grands équilibres au PE n’ont pas été renversés. Pourquoi parle-t-on d’un Parlement morcelé, instable ? Selon moi, il est moins morcelé que le précédent. Il y avait huit groupes, il n’y en a plus que sept. Instable ? Il est vrai que c’était certainement plus facile d’avoir un duopole PPE et S&D auparavant, mais le PPE continue de fixer le cap et, en échange de postes, le S&D acquiesce.
C’est réellement toujours le cas ?
Durant les négociations sur le commerce international entre les présidents des quatre grands groupes politiques, j’ai ferraillé seul, pendant une heure, face au PPE et à Renew Europe pour que les normes sociales et environnementales soient contraignantes et assorties de sanctions dans les traités de libre-échange. Iratxe Garcia, la présidence du groupe S&D, n’a pas dit un mot. Ça me montre que sur le commerce international, les socialistes ne sont toujours pas sur notre ligne politique…
Mais attention, je ne mets pas tous les socialistes dans le même sac. Concernant la petite délégation française, par exemple, je pense qu’ils se sentiraient davantage chez eux dans notre groupe. Un groupe de 75 pèse plus lourd que 5 dissidents dans un groupe de 150.
Outre la majorité parlementaire, que manque-t-il pour réellement réorienter les politiques européennes vers la transition ?
Premier problème : on ne joue que sur une partie du terrain. Les députés verts/ALE viennent de 12 pays sur 28, dont le Royaume-Uni.
Le deuxième problème est le corollaire du premier : autour de la table du Conseil européen, il n’y a pas un seul Vert. On pourra dire que l’on joue en D1 quand on aura au moins un des nôtres autour de la table.
Certes, on joue en D1 dans quelques pays : dans le Benelux, en Allemagne, en Autriche sans doute. En France, on y arrive tout doucement. Mais on joue encore trop souvent en D2 ou dans les équipes amicales.
Et à l’Est ?
À l'Est, on ne joue pas. Durant mon dernier mandat, je veux concentrer une bonne partie de mon énergie au renforcement de la famille verte. Il faut qu’en 2024, on joue dans tous les pays de l’Union, si possible en D1 ou au moins en D2.