Avec Adults in the room, dans les salles belges dès le 6 novembre, Costa-Gavras propose sa vision, teintée d’ironie, de la crise économique grecque.
Depuis quelques années, Costa-Gavras, réalisateur franco-grec, cherchait à réaliser un film sur la crise économique grecque, ayant accumulé la documentation sans trouver le bon angle pour aborder le sujet. C’est en tombant sur un article signé Yánis Varoufákis, ancien ministre des Finances du gouvernement Tsipras I, que le déclic a eu lieu. Le cinéaste rencontre l’homme politique, alors en pleine écriture de son livre « Conversations entre adultes : dans les coulisses secrètes de l'Europe » et adapte ce dernier en scénario, celui d’un film politique narré à la manière d’un thriller.
À la genèse du projet, son 19e long-métrage de fiction (le précédent, Le Capital, en 2012, se déroulait dans les coulisses de la finance internationale), Costa-Gavras envisageait un film « à propos d’une Europe gouvernée par un groupe de personnages cyniques, déconnectés des considérations humaines, politiques et culturelles ». Le cinéaste décrit son film - dont le tournage s’est étalé pendant 12 semaines, d’avril à juin 2019, entre Athènes, Paris, Bruxelles, Riga, Strasbourg, Francfort et Londres - comme « une tragédie grecque antique dans les temps modernes. C'est l'histoire d'un pays et de son peuple prisonniers d'un réseau de pouvoir, le cercle vicieux des réunions de l'Eurogroupe qui ont imposé la dictature de l'austérité à la Grèce ».
Adults in the room se déroule en 2015, dans les coulisses de l’Union européenne. Après sept ans de crise, la Grèce, en faillite, est au bord du gouffre, mais, avec un nouveau gouvernement fraîchement élu, un élan d’espoir semble emporter le peuple. Le nouveau ministre des Finances, Yanis Varoufakis (interprété par l’excellent Christos Loulis), proche du Premier ministre, Alexis Tsipras (Alexandros Bourdoumis), a six mois pour sauver son pays de la crise. Or, comme on l’apprend dès les premières minutes, il ne restera au gouvernement que 5 mois avant de donner sa démission… Envoyé à Paris, à Londres et à Berlin pour prendre la température de ses homologues (tour à tour condescendant, en France, indifférent, en Angleterre, et hostile, en Allemagne), puis au sein de l’Eurogroupe pour plaider la cause de son pays, il va devoir affronter les partisans féroces du Grexit, en particulier Wolfgang Schäuble (Ulrich Tukur), l’homme d’État allemand adepte d’une politique de rigueur budgétaire et d’austérité drastique. Très vite, de réunion en réunion, de coups bas en promesses non tenues, vont se mettre en place des moyens de pression destinés à diviser le ministre et le Premier ministre grecs, ainsi qu’à détruire la crédibilité de M. Varoufakis.
Tragédie, certes… Mais c’est sous l’angle de la farce que le cinéaste nous présente les réunions interminables de l’Eurogroupe, sorte de cour de récréation où le dialogue s’avère trop souvent impossible, où de grands enfants boudeurs restent fermement campés sur leurs positions, où les ricanements fusent, où les mentalités de clans et le cynisme règnent en maîtres, où les messes basses remplacent les négociations. Malgré la détermination, l’optimisme et le franc-parler de M. Varoufakis, brillant négociateur, les réunions font du surplace et finissent par ressembler à un immense bac à sable où les plus anciens refusent de prêter leurs beaux jouets au petit nouveau.
À 86 ans, tout juste auréolé du prestigieux Prix Jaeger-LeCoultre Glory To Filmmaker célébrant l’ensemble de sa carrière, lors de la récente Mostra de Venise, Costa-Gavras n’a rien perdu de son indignation légendaire et ose questionner le concept même de démocratie européenne.
Moins puissant, d’un pur point de vue formel, que ses grands classiques (Z, L’Aveu, État de siège, Section spéciale, Missing), car noyé dans de longs dialogues tentant d’expliciter au mieux les mécanismes de la crise - parfois au détriment de la dramaturgie - Adults in the room adopte à sa façon le procédé popularisé par Aaron Sorkin dans la série américaine The West Wing (À la Maison Blanche), à savoir celle du « walk and talk », ses acteurs récitant des montagnes de mots en marchant dans les coulisses de l’Eurogroupe ou au sein de leurs Q.G.. Passionnant dans le fond, tentant d’être le plus pédagogique possible sur un sujet difficile à résumer en deux heures (prendre un carnet de notes et un stylo dans la salle est vivement conseillé), maniant de manière brillante une ironie cruelle, Adults in the room aurait sans doute gagné à s’autoriser quelques pauses pour respirer, tant le flot d’informations finit, inévitablement, par submerger le spectateur novice en matière de politique économique.
Néanmoins, Costa-Gavras n’a pas son pareil pour décrire une grotesque « valse des pantins », notamment lors d’une surprenante scène finale onirique, qui se détache du reste du récit pour aller faire un tour du côté du cinéma absurde cher à Luis Buñuel ou à Bertrand Blier. (Grégory Cavinato)