De nombreux officiels qataris ont exprimé leur déception, lors d'une mission de députés européens à Doha du 21 au 23 avril en présence d'EUROPE, quant au manque de soutien des Européens en matière de respect des droits de l’homme, alors que depuis juin 2017 l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et l’Égypte imposent un blocus au Qatar.
Le président du comité national des droits de l’homme du Qatar, Ali bin Samikh Al-Marri, s'exprimera ce jeudi devant la sous-commission des droits de l’homme du Parlement européen pour évoquer la situation de son pays.
Les quatre pays cités accusent le Qatar de soutenir le terrorisme en finançant notamment le Hamas et les Frères musulmans. Le Qatar s'en défend en précisant que ces pays s’inquiètent de l’indépendance politique et de l’ouverture démocratique du pays, notamment en raison des émissions de sa chaîne de télévision Al Jazeera.
« Nous espérons du Parlement européen une position. Imaginez que cela arrive à un autre pays (…) la communauté internationale doit penser à cela », a souligné le président de l’Assemblée consultative du Qatar, Ahmad Bin Abdullah Bin Zaid Al-Mahmoud, devant les membres de la délégation des 'Amis du Qatar', un groupe informel du PE. « Nous avons besoin que vous soyez aux côtés de la justice », a-t-il plaidé.
« Cette crise est une punition collective contre la population », a regretté le ministre des Affaires étrangères, Cheikh Mohammed bin Abdulrahman Al-Thani, qui se rendra en juin au PE. « Ce qui nous ennuie, c'est la ségrégation des familles », a ajouté le président de l'Assemblée qatarie.
Le blocus a un impact sur la liberté de mouvement, notamment sur les réunions de famille ou encore les pèlerinages religieux, l’Arabie saoudite accueillant 2 des 3 lieux saints de l’Islam. Selon Najwa Al-Thani, chercheuse en coopération internationale au comité national pour les droits de l’homme, il y a aussi une incitation à la violence et à la haine, notamment via les médias sociaux.
« Nous voulons que vous souteniez et soyez aux côtés des victimes », a résumé Ali bin Samikh Al-Marri, se disant « déçu » de la réaction du Parlement européen et des gouvernements européens jusqu’à maintenant. « Nous avons discuté avec ces derniers. Ils sont neutres dans la crise à cause de leurs intérêts en Arabie saoudite ou dans les autres pays. Mais je ne comprends pas qu’ils acceptent les violations des droits de l’homme », a-t-il ajouté.
« Il est difficile de regarder un pays riche comme une victime. Ce n’est pas une chose à laquelle vous pensez », a rétorqué la présidente du groupe des 'Amis du Qatar', Ramona Mănescu (PPE, roumaine). « Il est difficile pour nous de passer d’un pays ayant des problèmes de droits de l’homme en son sein à un pays victime », a-t-elle ajouté. « Quelles que soient les raisons politiques derrière le blocus, nous devons être aux côtés des victimes », a toutefois précisé Mme Mănescu.
Les députés de la délégation se sont engagés à travailler sur une résolution mettant en avant les violations des droits de l’homme que subissent les Qataris.
Toutefois, selon Mme Mănescu, une telle résolution sera difficile à faire accepter par leurs pairs alors que le monde compte des situations bien plus critiques. « Le Parlement peut faciliter la médiation », a-t-elle plutôt mis en avant, proposant de réunir tous les intervenants dans la crise autour d’une table pour débattre. « Il ne s’agit pas de dire s’ils ont raison ou tort, mais de les écouter », a expliqué la présidente du groupe.
Amélioration des droits des travailleurs étrangers
Les Qataris trouvent d’autant plus injuste le silence de l’UE que celle-ci a su critiquer les manquements en termes de droits de l’homme dans leur pays. Cet émirat a fait l'objet de critiques à propos des conditions de travail des ouvriers sur les chantiers des stades de football pour la Coupe du monde 2022 ou du parrainage des travailleurs étrangers, qui les rendaient dépendants, pour ne pas dire esclaves, de leur patron en termes de liberté de mouvement.
« Le Qatar utilise le blocus pour améliorer ses droits de l’homme », a expliqué Najwa Al-Thani, alors que 80 % des travailleurs dans le pays sont étrangers.
Selon Ali bin Samikh Al-Marri, depuis 2013, le gouvernement a travaillé à un système de protection des salaires, désormais obligatoirement versés sur un compte bancaire. En décembre 2015, une loi a aussi annulé le système de Kafala - de parrainage - qui est remplacé par un contrat. De nouvelles normes ont aussi été introduites dans la construction pour protéger les travailleurs.
En outre, depuis novembre 2017, le gouvernement a convenu d’annuler le permis de sortie du pays. « De nombreux progrès ont été faits, ils ont changé les lois et les mettent en œuvre. (…) Tout le monde a reconnu que le Qatar a résolu la plupart de ses problèmes en termes de droits de l’homme », a admis Mme Mănescu.
L'Organisation internationale du travail a arrêté ses poursuites contre le Qatar pour violation du respect des conditions de travail des immigrés, en lien avec la Coupe du monde 2022.
Selon les Qataris, le blocus a permis de renforcer leur nation. « Après 10 mois, ils [les 4 pays qui appliquent le blocus, NDLR] n’ont rien obtenu, nous avons obtenu la résilience, l’indépendance. Nous sommes fiers de notre pays », a résumé le chef de la diplomatie qatarie. Cette crise « a fait passer le Qatar d’un pays à une nation, petite, mais fière d’elle et de son développement », a-t-il ajouté.
Preuve en sont les nombreux portraits de l’émir apparus sur les bâtiments de Doha depuis 10 mois.
Développer les relations avec l’UE
Face à cette situation, le Qatar a dû trouver de nouveaux partenaires commerciaux pour remplacer ses voisins du Golfe. « Le blocus a ouvert notre économie, de plus en plus », a expliqué le ministre de l’Énergie, Mohammed Bin Saleh Al-Sada. « Après le blocus, il va être difficile de retourner à un nombre limité de fournisseurs », a-t-il ajouté.
« Quand il sera levé, ne retournez pas en arrière. Allez plus loin avec vos nouveaux partenaires, en termes de commerce, mais aussi de politique », a conseillé Mme Mănescu, ajoutant que le blocus offrait la possibilité de discuter d’une plus grande coopération entre l’UE et le Qatar.
Si Doha est déjà un important fournisseur de gaz naturel liquéfié de plusieurs États membres, Mme Manescu a rappelé que les Européens souhaitaient diversifier leurs sources d’approvisionnement en énergie.
Outre la coopération économique, les Qataris souhaitent développer le tourisme familial, notamment des Européens. Afin de faciliter leur venue, depuis quelques mois, les citoyens de 80 nationalités, dont ceux des pays de l'UE, peuvent traiter leurs formalités de visas directement à l’aéroport de Doha. Et les Qataris souhaiteraient que les Européens leur rendent la pareille. (Camille-Cerise Gessant)