Par le discours sur l’état de l’Union européenne qu’il a prononcé la semaine dernière, le président Juncker a rendu un fieffé service à l’institution qu’il sert (EUROPE 11861). Il ne pouvait pas mieux signifier le caractère tout bonnement indispensable de la Commission en tant que garante du respect des traités et de l’intérêt commun de pays ayant convenu de vivre en régime de communauté réduite aux acquis. La preuve en est qu’il a autant plu que déplu, et aux uns comme aux autres. En clair, il a incarné, dans ses propos, le monopole de l’initiative attribué à une institution indépendante, au-dessus des intérêts particuliers des États membres car au service de l’intérêt commun bien compris de tous, États comme citoyens.
Voilà qui, bien entendu, ne pouvait susciter que des réactions mélangées. Comment imaginer, par exemple, que l’Irlande (et beaucoup d’autres pays cachés derrière elle...) puisse avoir accepté de gaité de cœur l’idée – relevant pourtant du bon sens – que les décisions relatives à une assiette commune pour l’impôt des sociétés ou à l’éventuelle taxe sur les transactions financières soient à l’avenir adoptées à la majorité qualifiée ? La règle de l’unanimité aidant, l’intérêt commun européen reste l’otage des intérêts nationaux en ce domaine, et Jean-Claude Juncker a eu pleinement raison de plaider en faveur d’une transgression des traités à ce propos.
De même, il a eu mille fois raison de souligner la nécessité que le citoyen européen, qu’il soit travailleur ou consommateur, soit traité de manière parfaitement identique à l’est comme à l’ouest et au centre de l’Union, ce même si des intérêts privés préféreraient qu’aucune harmonisation ne vienne entraver leur goût du lucre. Il fallait qu’une voix indépendante s’élève pour le dire aux États membres ; cette voix ne pouvait venir que de la Commission, institution indispensable lorsqu’elle se met réellement et pleinement au service de l’intérêt commun des citoyens européens – ce qui, hélas, ne semble pas toujours le cas, son attitude dans le dossier du glyphosate en étant, par exemple, un indice troublant...
Moins compréhensible a été le plaidoyer du président Juncker relatif à la monnaie unique. Certes, il a raison car les traités stipulent bel et bien que tous les États membres, hormis le Danemark et le Royaume-Uni, ont vocation à – et obligation de – rejoindre la zone euro ; en tant que patron de l’institution gardienne des traités, il était donc de son devoir de le rappeler. Toutefois, qui peut réellement croire que de nouveaux pays se mobiliseront dans les prochains mois pour satisfaire les critères leur donnant accès à la zone euro ? Personne ! C’est donc de la poudre aux yeux qui a été lancée en ce domaine, le seul souci de Jean-Claude Juncker ayant visiblement été d’endiguer une fracture est-ouest. Une fois encore, c’était son rôle, son devoir. Mais ce désormais vétéran de la construction européenne sait mieux que quiconque que, si la Commission propose, ce sont toujours les États qui disposent.
Face à eux, Jean-Claude Juncker a cherché à jouer finement afin de préserver l’esprit des traités et la cohésion de l’ensemble européen. Ainsi, s’il a repoussé avec fermeté « l’idée d’un Parlement spécifique de la zone euro » et la perspective de doter la zone euro d’un budget qui lui soit propre, il a caressé dans le sens du poil l’Allemagne de Mme Merkel en faisant sienne l’idée que le Mécanisme européen de stabilité, le fonds de sauvetage de la zone euro, soit progressivement transformé en « Fonds monétaire européen ». En contrepartie, il demande que le ministre européen de l’Économie et des Finances, que Paris réclame avec insistance, soit l’apanage d’une personne qui serait en même temps le vice-président de la Commission chargé de l’Économie et des Finances, ainsi que le président de l’Eurogroupe. ‘En contrepartie’ car il s’agit bien, en l’occurrence, d’un marchandage majeur qui s’engage de la sorte.
Lors de la réunion informelle des ministres des Finances qui vient de se dérouler à Tallin (EUROPE 11863), l’actuel président en sursis de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, a été le premier à tomber le masque : « On devrait commencer par l’autre bout. Au lieu d’avoir un débat principalement sur le côté institutionnel, parlons de ce qui manque à la zone euro en termes de compétitivité, de résilience et de solidarité. Je pense qu’il faut commencer par les problèmes et terminer avec le débat institutionnel ».
Ce propos indique on ne peut plus clairement que des États se positionnent et s’activent d’ores et déjà pour rester les seuls maîtres du jeu dans la zone euro. La proposition de Jean-Claude Juncker vise à ce que la politique économique soit à l’avenir gérée au sein de l’institution attentive à l’intérêt commun et ayant à répondre de ses actes et décisions devant le Parlement européen ; sachant que certains, à Berlin en particulier, souhaiteraient que la Commission ne soit plus chargée de veiller au respect des critères de convergence, cette tâche ayant plutôt à être confiée à un Fonds monétaire européen de nature intergouvernementale, on mesure combien la lutte institutionnelle et politique, qui s’engage à mots feutrés, sera capitale pour l’évolution à court terme du projet européen. Elle le sera plus encore pour le sort qui sera réservé aux citoyens européens. Par conséquent, ceux-ci doivent impérativement avoir leur mot à dire. (A suivre)
Michel Theys