Et si nous venions de vivre une semaine susceptible de changer radicalement la face de l’Europe ? À la morosité qui semblait devoir marquer cette rentrée a succédé, en un tour de main, une sorte d’ébahissement face à ce qui relevait, pour beaucoup, de l’invraisemblable : non, la Commission ‘Juncker’ n’est pas disposée à devenir le secrétariat du Conseil – du Conseil européen aujourd’hui – dont avait rêvé le général de Gaulle ! Non, l’institution imaginée pour incarner et défendre le bien commun des pays et citoyens européens n’est pas prête à sacrifier l’idéal de prospérité partagée par tous les Européens qu’elle est censée incarner (ce qu’elle a parfois eu du mal à faire ces dernières années) sur l’autel des égoïsmes nationaux qui sapent depuis bien trop longtemps les fondements du projet européen originel. Pour la Commission, l’heure est – enfin – à la rébellion face à des capitales qui aspirent trop souvent à la mettre sous le boisseau afin de pouvoir à l’aise goûter aux joies du maraudage opéré dans le jardin du voisin.
La contre-offensive de la Commission a pris la forme d’un véritable Blitzkrieg assorti d’incursions plus légères (à ce stade…) sur les flancs. L’attaque massive a, bien entendu, visé le traitement fiscal on ne peut plus amical que le gouvernement irlandais réserve à la multinationale américaine Apple depuis le début des années 2000. Que la firme ait aussitôt, par la voix de son patron, Tim Cook, considéré que la décision de lui imposer le remboursement de 13 milliards d’euros d’arriérés fiscaux était de « la foutaise politique » est de bonne guerre, tout comme l’est sa décision d’interjeter appel ; que le gouvernement irlandais ait adopté la même attitude est nettement moins compréhensible ou, du moins, en dit long sur la manière dont les dirigeants nationaux conçoivent aujourd’hui leur devoir de loyauté par rapport à leurs partenaires européens. Dans les heures qui ont suivi l’annonce fracassante de la sanction d’Apple par la commissaire Margrethe Vestager, la firme américaine Caterpillar annonçait sa décision de licencier plus de 2.000 salariés en Wallonie (quelque 6.000 personnes sont concernées si l’on compte les sous-traitants) et de se replier sur la région de Grenoble. Dans la foulée, Marianne Thyssen, la commissaire chargée de l’Emploi et des affaires sociales, expliquait « à titre personnel » être d’avis « qu’il est temps de faire une évaluation du Pacte de stabilité et de croissance », ainsi que « des conséquences de cette politique ». Même une démocrate-chrétienne aux affaires en arrive donc à mettre en doute la pertinence du carcan budgétaire qui interdit l’essentiel des investissements publics. Les lignes bougent donc, y compris au sein des rangs du Parti populaire européen cher à Mme Merkel. Enfin, en marge du sommet du G20 à Hangzhou, le président Juncker a coupé en plein vol les ailes que la Première ministre britannique Theresa May entendait déployer sans tarder vers la conclusion d’accords destinés à faire du Royaume-Uni « un leader mondial du libre-échange », ce à quoi il lui a rétorqué en conférence de presse : « Je n’aime pas l’idée que des pays membres de l’Union européenne, y compris ceux qui en font encore partie, négocient des accords commerciaux. Il s’agit d’une attribution exclusive de l’Union européenne ». C’était assurément une fort belle manière de rappeler au pays qui s’amuse désormais à jouer avec l’article 50 – et, partant, les nerfs de ses presque (ex-) partenaires – que celui qui rira bien le dernier n’est pas encore connu…
Plusieurs leçons peuvent être tirées de cette semaine revigorante. D’abord, une statue de Margrethe Vestager devra un jour être plantée au milieu du rond-point Schuman ; par sa décision, cette danoise opiniâtre redonne aux citoyens européens l’occasion d’espérer en l’Europe, de croire que la Commission pourrait à nouveau incarner l’intérêt général, ainsi que l’eurodéputée écologiste Eva Joly l’a résumé dans un tweet : « Quand l’Europe protège ses citoyens des abus des multinationales, ça déménage. À refaire » ! Il faut aussi, dans la foulée, féliciter le président Juncker qui lui a laissé les coudées franches et qui, par la même occasion, cloue le bec à ceux qui, du côté de la gauche en particulier, le vouent aux gémonies parce qu’il serait coupable du scandale ‘Luxleaks’. En réalité, Jean-Claude Juncker fut le premier (le seul ?) ministre des Finances à avoir dénoncé sévèrement, dès les années 1990, les parachutes dorés des patrons d’un capitalisme dévoyé. En réalité, ce Premier ministre luxembourgeois n’était pas plus coupable que ses pairs de la plupart des pays membres, tous étant engagés dans une scandaleuse course au moins-disant fiscal, tous – les uns plus que les autres… – entendant bien, comme l'a dit notre consœur Anne Blanpain, « rester un petit paradis fiscal à lui tout seul quand il s’agit de piquer des entreprises à ses voisins ». Du coup, comment ne pas voir cette évidence, bien résumée par l’économiste français Elie Cohen dans Telos-eu.com : « Ainsi, la preuve est faite que c’est l’Union qui protège, que c’est la Commission qui s’attaque aux excès de l’optimisation fiscale, aidant ainsi l’Irlande à alléger la charge qui pèse sur ses citoyens et ses PME, et que c’est un commissaire qui peut établir un rapport de forces plus équilibré avec la première multinationale mondiale ». Alors, est-elle vraiment inutile, l’Union, cette Commission jugée inutile par les eurosceptiques de tout poil ? Michel Theys