*** YANIS VAROUFAKIS: Et si les faibles subissent ce qu'ils doivent ? Comment l'Europe de l'austérité menace la stabilité du monde. Éditions Les liens qui libèrent (2 impasse de Conti, F-75006 Paris. Internet: http://www.editionslesliensquiliberent.fr ). 2016, 439 p., 24 €. ISBN 979-10-209-0368-6.
Yanis Varoufakis est un personnage clivant. Son dernier ouvrage ne risque pas de le rendre beaucoup plus sympathique aux yeux de ceux qui le trouvent insupportable, voire même qui le trouvaient infréquentable lorsqu'il était ministre des Finances au sein du gouvernement Tsipras. La formule n'est pas que de style: dès la préface qu'il a intitulée « La couverture rouge » en souvenir de ses parents qui se glissaient sous elle quand ils écoutaient la radio internationale allemande Deutsche Welle pour se soustraire aux oreilles d'un mouchard du régime des colonels, il revient sur sa main tendue que le Dr. Schäuble refusa de saisir alors qu'il lui rendait visite à Berlin en février 2015, au plus fort de la crise subie par son pays. « Cette poignée de main refusée est tout à fait symbolique de ce qui ne va pas en Europe », juge-t-il aussitôt. L'anecdote pourrait prêter à penser que l'homme s'emploie à nouveau, dans ces pages, à régler quelques comptes. Il n'en est rien: dans ce livre passionnant, c'est un économiste apprécié à Londres comme en Australie ou aux États-Unis qui s'exprime en offrant une analyse aussi inédite que décapante de l'histoire de l'Europe de 1944 à nos jours. En réalité, Il en avait entamé la rédaction dès 2012, alors qu'il commençait à travailler à l'école des affaires publiques Lyndon B. Johnson de l'Université du Texas ; il y est revenu au lendemain de sa démission en tant que ministre, ayant gagné dans cet intervalle semestriel un poste privilégié d'acteur et, partant, d'observateur « en première ligne, au coeur de la crise de l'Europe ».
Dans un livre précédent, Le Minotaure planétaire, Yanis Varoufakis avait esquissé sa vision des causes et de la nature du krach mondial de 2008 en donnant la vedette aux États-Unis. Cette fois, c'est l'Europe qui en est l'acteur principal, l'économiste grec précisant toutefois d'emblée que ce sont quand même « les États-Unis qui lui apportent l'air qu'elle respire, les nutriments dont elle s'alimente, le contexte mondial dans lequel elle évolue ». Trois événements historiques sont retenus pour illustrer la relation d'amour-haine qui caractérise et modèle les destins de l'Europe et de l'Amérique. Deux chapitres sont tout d'abord consacrés à la décision du président Nixon, en 1971, d'éjecter l'Europe de la zone dollar instituée à Bretton Woods afin que l'Amérique puisse « conserver son hégémonie économique mondiale », l'onde de choc de cet événements étant toujours ressentie de part et d'autre de l'Atlantique. Trois autres chapitres sont ensuite consacrés aux efforts consentis par les Européens afin de panser cette plaie monétaire et économique en liant leurs devises. Une grande partie du livre éclaire ainsi comment s'est faite l'union monétaire, dévoilant à l'occasion des épisodes sinon inédits, en tout cas fort peu connus du grand public. Comme lorsque, le 23 mars 1964, Valéry Giscard d'Estaing, jeune ministre des Finances du général de Gaulle, s'en alla rencontrer son homologue allemand, Kurt Schmücker, lui proposant que… la France et l'Allemagne créent une monnaie commune à laquelle seraient associés les quatre autres pays fondateurs de l'Europe communautaire ! Les raisons à la base de cette « proposition indécente » et du silence que le chancelier Erhard conserva à son propos sont éclairées par l'auteur qui montre combien la lente maturation de l'union monétaire en Europe « a été guidée, souvent de façon invisible par les décisions économiques, passées et présentes, prises à Washington ».
Le troisième événement qui structure l'ouvrage commence d'ailleurs lui aussi aux États-Unis, « avec l'implosion de Wall Street en 2008 ». L'auteur consacre deux chapitres à analyser la réaction en chaîne qui en découla et qui ballota « la fragile union monétaire de l'Europe » tel un fétu de paille. Pourquoi ? D'abord car « les Européens ont mis une éternité à comprendre que 2008 est notre version de 1929 ». Ensuite et surtout parce que la solidarité européenne des années 1970 « s'est muée en monnaie commune mal conçue », construite « sur trois paradoxes et une ineptie ». Elle a fait le lit d'une situation explosive: « En 1929, on pratiquait le protectionnisme en dévaluant sa monnaie par rapport aux autres devises. En 2010, (…) on le fait en dévaluant sa main-d'oeuvre par rapport à celles des autres ». Ajoutez-y des « renflouements toxiques » ayant créé « des lignes de faille psychologiques le long des Alpes et sur le Rhin », et vous obtenez le résultat d'une Union européenne qui joue sans le savoir sa survie - et peut-être même celle aussi du monde entier. « A en juger par la façon dont elle se répète parfois, l'histoire a du flair pour la farce tragique », s'inquiète Yanis Varoufakis. Faut-il, parce que c'est lui, juger qu'il est une fois encore dans l'erreur lorsqu'il avance qu'une « bataille titanesque » est actuellement en cours « pour l'intégrité et l'âme de l'Europe » et que, à ce jour, « les forces de la raison et de l'humanisme la perdent face à la montée de l'irrationnel, de l'autoritarisme et de la haine » ? Parce qu'il est chercheur avant d'être politique, l'auteur se souvient du dernier combat mené par Margaret Thatcher en novembre 1990, lorsque la « Dame de fer » s'était écriée aux Communes qu'elle ne manquerait pas de continuer le combat contre la création d'une Banque centrale européenne dessinée pour ôter leurs pouvoirs « à tous les parlements jusqu'au dernier », contre « une monnaie unique (…) qui nous enlève à tous tout pouvoir politique ». Cette attaque… préventive ne fait-elle pas sens par les temps qui courent ? Elle devrait en tout cas inciter à méditer sur les causes de la désagrégation rampante actuelle. Margaret Thatcher, rappelle Varoufakis, « craignait que, sous couvert de l'euro, on n'infiltre subrepticement une fédération ». D'où son cri du coeur: « Que n'a-t-elle eu raison ! » Voilà qui aurait permis, selon lui, d'éviter les errements politiques et démocratiques actuels, et les crispations citoyennes qui en découlent un peu partout en Europe. Cela, les membres du Conseil européen sont-ils à même de l'entendre ? Michel Theys
*** GREGORIO GARZÓN CLARIANA (sous la dir. de): La democracia en la nueva gobernanza econónomica de la Unión Europea / Democracy in the New Economic Governance of the European Union / La democràcia a la nova governança econòmica de la Unió Europea. Marcial Pons Ediciones jurídicas y sociales (6 San Sotero, ES-28037 Madrid. Tél.: (34-91) 3043303 - Internet: http://www.marcialpons.es ). 2015, 238 p.. ISBN 978-84-16402-89-2.
Conçu à l'initiative et sous la direction du Pr. Garzón Clariana, détenteur ad personam de la chaire Jean Monnet en droit de l'Union européenne à l'Université autonome de Barcelone, cet ouvrage rassemble des contributions de personnalités et d'experts directement concernés par la gestion de la zone euro en ces temps de crise et, en particulier, par ce qu'elle implique en termes de gouvernance économique et, plus encore, de légitimité démocratique. Le livre s'ouvre ainsi sur le point de vue du parlementaire européen Ramon Tremosa i Balcells en ce qui concerne la marche vers l'établissement d'Unions budgétaire et bancaire, avant que la parole ne soit donnée à des conseillers juridiques du Parlement européen, du Conseil et de la Commission. Membre du Service juridique du Conseil des ministres, Alberto de Gregorio porte notamment un regard critique sur la méthode intergouvernementale en tant que source de légitimité démocratique au sein de l'Union économique et monétaire, tout en rappelant aussi l'origine, les avantages et les inconvénients de cette méthode et en invitant à penser le rôle que pourraient jouer, à l'avenir, les Parlements des États membres. D'autres contributions portent notamment sur le rapport à la démocratie de la Banque centrale européen (le Pr. Jean-Victor Louis avance quelques idées sur son indépendance et le devoir de rendre des comptes), les outils de surveillance financière disponible dans l'Union, le regard que portent deux syndicalistes des Commissions ouvrières, les effets sociaux des mécanismes d'assistance financière et, pour terminer, la nouvelle gouvernance économique qui est envisageable. (PBo)
*** DIMITRIS IOANNOU: En disséquant la crise. Éditions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél.: (30-210) 3822496 - fax: 3809020 - Courriel: papazisi@otenet.gr - Internet: http://www.papazisi.gr ). 2016, 322 p., 19 €. ISBN 978-960-02-3167-0.
Ce travail est un recueil d'articles qui tentent d'interagir avec la réalité de la crise. Celle-ci a cruellement révélé que les outils d'interprétation classiques et des concepts tels que « récession », « demande effective » et « multiplicateur budgétaire », intégrés dans une analyse keynésienne classique, avaient très peu des choses à dire. La crise actuelle est le fruit d'une longue incubation. D'après l'économiste Dimitris Ioannou, actuellement conseiller économique auprès du ministère grec des Affaires étrangères, le problème dont souffre l'économie grecque a commencé au milieu des années 90. La crise est née d'un hyper-cycle mêlant finance et crédit, mais aussi de la promiscuité du système politique grec. Selon l'auteur, qui est aussi un éditorialiste réputé, la politique économique a violé fortement, depuis le début des années 2000, la condition de base pour le développement d'une économie équilibrée. Ignorée à l'époque, cette condition le reste malheureusement aujourd'hui, à savoir qu'il s'agit de trouver, en termes relatifs, un équilibre entre les biens et les services « échangeables internationalement » et ceux qui ne le sont pas. Et l'auteur d'ajouter que la « demande excédentaire » constante qui a été diffusée dans l'économie au cours de la première période de la zone euro a conduit a entraîné, en Grèce, l'application d'une version primitive et naïve du keynésianisme, laquelle a conduit au bouleversement de cet équilibre et à la crise lorsque le flot des liquidités du crédit s'est tari. Voilà qui, selon lui, prouve la nature structurelle de la crise et invalide les opinions selon lesquelles la solution du problème résiderait dans des politiques budgétaires d'expansion. (AKa)
*** DIMITRIS SKALKOS: La Grèce change-t-elle ? L'économie politique des réformes. Éditions Epikentro (9 rue Kamvounion, GR-54621 Thessalonique. Tél.: (30-231) 0256146 - fax: 0256148 - Internet: http://www.epikentro.gr ). 2016, 160 p., 9 €. ISBN 978-960-458656-1.
À Partir d'une perspective libérale, le politologue Dimitris Skalkos aborde dans ce livre une série de questions relatives au processus de réforme afin de comprendre ce qui se passe en Grèce en ce temps de crise et de mémorandums. Les changements intervenus ces dernières années, sous la supervision des institutions européennes et internationales, sont le fruit d'une « modernisation externe biaisée » qui, tout naturellement, empiète sur les traditions locales. Les réformes visent pour l'essentiel, explique l'auteur, à passer d'un capitalisme clientéliste extraverti à une économie et une société ouverte protégée par des institutions appropriées. Pour ce docteur en sciences politiques et internationales, quelque chose de semblable s'était passé sous l'aide américaine à la Grèce en 1947, quand l'aide avait été conditionnée et fait l'objet d'une supervision vigilante, ce qui avait provoqué des frictions avec les élites et la bureaucratie locales. Les ajustements qui sont imposés dans les mémorandums entrent en collision frontale avec les pratiques et les comportements qui prévalaient jusqu'à présent en Grèce. L'auteur note ainsi que ce pays est une « société bloquée » qui se révèle incapable de surmonter ses problèmes structurels. Il rejette les explications simplistes ou trompeuses, affirmant que la crise et les difficultés qu'elle engendre sont le résultat de l'échec des institutions helléniques, alors que, si les citoyens ne sont pas impuissants face à des institutions inefficaces, ils ne peuvent que trouver le moyen de les contourner. (AKa)
*** MARIANNA TOLIA: L'euro, le sud et la Grèce. Les enquêtes et les approches de la crise en Europe du Sud et le rôle de l'euro. Éditions Metamessonikties ekdoseis (18 rue Alexandrou Soutsou, GR-10671 Athènes. Tél.: (30-210) 3617992 - fax: 8015797 - Courriel: skbllz@hol.gr). 2015, 186 p., 11,66 €. ISBN 978-960-7800-56-5.
Dans ce livre, l'économiste Marianna Tolia passe en revue les recherches de ses pairs et des grandes institutions ou organisations - Fonds monétaire international, Banque de France, banques en Asie… - qui réfutent l'idée que le coût du travail en Grèce, et plus largement dans le sud de l'Europe, soit le principal responsable de la crise euro. Le problème de la compétitivité, qui existe réellement, est intrinsèquement lié à l'architecture et au fonctionnement de la zone euro. Les cas de la Grèce et du Portugal, entrés dans la zone euro avec un taux de change surévalué, y sont analysés plus minutieusement, leur politique industrielle n'y échappant pas. D'où ce cri de colère: « nous ne pouvons pas laisser l'avenir de la Grèce et de sa société dans cet exercice d'exploration, proie d'une Europe qui se déplace spasmodiquement et expérimentalement dans le court terme sans savoir où elle va ». Pour l'auteur, le point important n'est pas « l'appauvrissement direct actuel, c'est l'après-demain, le manque de perspective visible ». Au passage, Marianna Tolia n'épargne pas ses critiques aux milieux politique, scientifique et journalistique. À ses yeux, le débat sur la formulation d'un « plan national de reconstruction » est pertinent en ce que la participation de la Grèce à la zone euro fait mal au pays et à ses habitants au lieu de leur apporter des profits. Son analyse du récit allemand de la crise n'est guère plus complaisante, évidemment, le tout l'amenant à formuler quelques propositions. (AKa)
*** PANAGIOTIS ROUMELIOTIS: Les tulipes en or. Comment les spéculateurs font tomber les nations en faillite et conduisent les sociétés à la banqueroute. Éditions Livanis (98 rue Solonos, GR-10680 Athènes. Tél.: (30-210) 3661200 - fax: 3617791 - Courriel: webmaster@livanis.gr - Internet: http://www.livanis.gr ). Collection « Politique - Économie ». 2016, 336 p., 15 €. ISBN 978-960-14-3061-4.
Dans les années 1636 et 1637, la Hollande a vu apparaître pour la première fois les fleuristes intermédiaires dans le commerce des tulipes. Ils ont transformé ce marché de produits naturels en un marché financier. Ils ont spéculé au détriment des producteurs et des consommateurs, conduisant ainsi à la crise financière dite « des tulipes ». Depuis lors, cette technique a été utilisée dans l'ensemble des marchés financiers, ce qui fait fleurir les bulles. L'expérience historique a montré depuis que les milieux bancaires et financiers les plus forts, renforcés par la mondialisation et ayant affaibli les gouvernements nationaux, réussissent à imposer leur loi au détriment des sociétés et, en particulier, des couches sociales les plus faibles. Dans ce livre, un professeur émérite d'économie européenne et internationale au Département des études internationales et européennes de l'Université Panteion qui a été directeur exécutif adjoint du Fonds monétaire international (2010-2011), mais aussi ministre grec du Commerce et des Affaires économiques, explique qu'il est certain que les marchés financiers sont un « bien public », nécessaire pour assurer le financement de l'économie et des besoins sociaux. Ils doivent cependant opérer pour le bénéfice de l'économie et de la société en général, et ne pas être laissés entre les mains des spéculateurs qui ne visent que leurs seuls intérêts. Pour l'auteur, l'élaboration d'un nouveau cadre réglementaire peut amener à ce que les pratiques redeviennent rationnelles. Beaucoup de diagrammes économiques explicatifs et une vaste bibliographie enrichissent l'ouvrage. (AKa)