Bruxelles, 14/12/2015 (Agence Europe) - Ce mardi après-midi, premier jour de décembre, il fait beau et un léger vent frais souffle dans ce coin reculé de Calais. Mais c'est dans la boue, conséquence des pluies de la veille, qu'environ 60 hommes font la queue devant un camion d'association pour récolter un petit sachet de légumes et de condiments. D'âge et de nationalité divers, Somaliens, Irakiens ou Iraniens, ils attendent sagement leur tour et récupèrent des carottes, du riz ou des briques de lait. Ils referont demain la même chose à la même heure.
Le temps semble s'être arrêté dans ce que l'on nomme la 'jungle' de Calais, ce gigantesque camp improvisé au printemps dernier par le gouvernement français au pied de l'autoroute menant au tunnel sous la Manche. L'objectif était de regrouper les différentes 'jungles' qui essaimaient un peu partout dans le centre-ville. Un 'camp' ou, plutôt, un 'bidonville' à ciel ouvert organisé autour de l'ancien centre de vacances Jules-Ferry et qui flirte avec l'autoroute sur laquelle passent chaque jour des centaines de camions rejoignant le Royaume-Uni.
Ce soir, un petit groupe d'hommes tentera d'ailleurs de se frayer à nouveau un passage dans le tunnel. C'est devenu monnaie courante dans le camp et les camions de CRS (police) arrivent régulièrement en masse pour empêcher ces tentatives. Comme des milliers d'autres - le nombre de migrants est estimé à au moins 4 500 dans la jungle-, K., 27 ans, qui vient du Sud-Soudan, finira bien par trouver la parade pour rejoindre l'Angleterre. Il dit y avoir de la famille. Il ne parle en tout cas que l'allemand. « Je suis arrivé en Allemagne, j'y suis resté deux ans. Je n'ai pas trouvé d'emploi et les Allemands sont racistes », dit-il abruptement, sans s'étendre.
À Calais, on reste en moyenne « entre 2 jours ou plus de 4 ans pour certains, c'est selon la réussite», explique Claudine, bénévole de l'association SALAM. Il y a ceux plus aisés, venant de classes moyennes, qui peuvent recourir à des moyens de passage plutôt discrets et il y a ceux qui tentent de monter dans les camions. Mais la surveillance s'est accrue et les passages gratuits sont à présent « plus difficiles », explique Philippe Wansson, du réseau Migreurop. Les réseaux de passeurs et les mafias ont en tout cas un terreau de clientèle idéal dans la 'jungle'.
Tous sont des 'illégaux' dans le camp et n'ont pas déposé de demandes d'asile en France, où ils ne veulent pas rester. Ils ne sont pas non plus renvoyés dans leur pays d'origine. Pour certains, parce que c'est la guerre ou les violences. Pour d'autres, parce que le règlement de Dublin n'est pas appliqué, les associations accusant d'ailleurs les autorités françaises de laisser délibérément « pourrir » la situation de ces gens, en pleine zone grise juridique.
Certains ont aussi dans la 'jungle' plus de chance que d'autres en ce qu'ils vivent dans des cabanes financées essentiellement par les dons et quelques subventions publiques de la mairie ou de la région. Pour l'association 'Auberge des migrants', c'est 19 000 euros par an. Mais, en novembre, les dépenses sont montées jusqu'à 100 000 euros, explique l'un de ses responsables, Christian Salomé, notamment pour les cabanes. Les autres, eux, vivent dans des tentes, là aussi financées par les dons aux associations, et parfois « elles ne tiennent pas plus d'une semaine avec le temps », ajoute Claudine.
Pour passer le temps dans la 'jungle', certains enfourchent les vélos fournis par les associations pour se rendre dans la ville. D'autres, surtout les jeunes hommes, se retrouvent dans les cafés improvisés de la jungle, où l'on boit du thé au lait, recharge son smartphone ou encore où l'on peut regarder des DVD. D'autres encore tiennent leur restaurant ou leur propre petite épicerie où l'on trouve de tout et où l'on paie comme on peut, une véritable économie informelle s'étant développée dans le camp.
Les associations estiment à 4 000 le nombre d'hommes présents à Calais et environ 400 femmes, dont plus d'une centaine vit dans le centre Jules Ferry ouvert seulement aux femmes et aux enfants. Des enfants, il y en a entre 150 et 200 selon les associations dont 50 sont hébergés au centre Jules Ferry. Les autres enfants vivent dans le camp avec leur famille. L'hiver, quand la température descend à -5 C, le centre Jules Ferry est ouvert à un plus grand nombre, avec sa capacité de 1 500 places. Il faut arriver avant 20h00 et partir à 8h. Mais le centre n'ouvre pas, si la température est plus clémente. Il ouvre seulement en journée pour servir près de 2 500 repas chauds quotidiens.
Les hommes présents à Calais sont plutôt jeunes et sont Irakiens, Afghans ou Pakistanais. Il y a aussi beaucoup d'Iraniens, d'Éthiopiens, d'Éryhtréens, sans oublier les Syriens, indiquent les associations. Une partie de ces Syriens vit d'ailleurs dans la zone dite 'tampon', temporairement installée dans un coin du camp en attendant que se construise un autre camp avec 12 nouveaux 'containers' pouvant accueillir jusqu'à 1 500 personnes. Plus propre, plus soignée, cette zone tampon est gérée par l'association 'Vie active' dont les 'vigiles' empêchent d'ailleurs rigoureusement l'accès aux journalistes.
L'on croise aussi des jeunes filles dans les allées de la 'Jungle' et parfois des familles avec enfants, à l'image de cette petite fille de moins de deux ans que sa maman iranienne tient dans ses bras. Elles se rendent dans un lieu uniquement réservé aux femmes ce mardi, une sorte de lieu de planning familial, mais sans médecin. À côté, un centre de jeu est réservé pour les jeunes enfants et, cet après-midi, ils sont 4 à 5 adolescents, d'origine diverse là aussi, à jouer au ballon.
Lorsqu'elles doivent accoucher, les femmes rejoignent le centre Jules Ferry et sont transportées en général dans les établissements hospitaliers. Mais pour les autres soins et la vaccination, des 'cliniques' de fortune se sont improvisées dans le camp comme celle des bénévoles britanniques de Hands international. L'un de ses responsables, S., explique qu'il voit surtout des cas de grippe et qu'aucune maladie majeure ne s'est heureusement encore présentée. « Mais on aurait un risque de choléra, si le climat était plus doux », dit ce bénévole britannique.
De fait, si l'association Médecins du Monde effectue une fois par semaine du ramassage d'ordures, la plupart des déchets s'amoncellent près des tentes et, à ces poubelles en plein air, s'ajoute la succession de pré-fabriqués faisant office de WC qui dégagent dans certains coins du camp une odeur pestilentielle. La mairie, disent les bénévoles, n'organise pas de ramassage. Les migrants font donc régulièrement de grands feux pour se débarrasser de ces ordures, ce qui n'est pas sans créer parfois des débuts d'incendies quand le vent pousse le feu vers les tentes. La justice a toutefois ordonné, début novembre, que soit mis en place dans la jungle un système de collecte d'ordures.
Cette situation, sans comparaison possible en France, a choqué les élus européens de la Gauche radicale, venus découvrir la 'jungle' quelques jours avant les élections régionales françaises. Presque sans surprise, 1 électeur calaisien sur 2 a voté pour le Front national au premier tour du scrutin. Une véritable désolation pour la famille communiste locale, venue accueillir la délégation GUE/NGL, et une « situation indigne » de la France, s'est émue l'eurodéputée française Marie-Christine Vergiat. Selon elle, la situation à Calais est tout simplement pire que dans « la plupart des camps de réfugiés en dehors de l'UE ». (Solenn Paulic)