Madrid, 24/03/2014 (Agence Europe) - Des dizaines de milliers d'Espagnols ont convergé à Madrid, samedi 22 mars, pour exprimer leur « indignation » face à la politique d'austérité économique menée par leur gouvernement conservateur. Quelques jours avant cette contestation, la plus grande depuis 2012, le président du Comité économique et social européen (CESE), Henri Malosse, s'est rendu dans la capitale espagnole - et a invité EUROPE à l'accompagner -, pour évoquer, avec les dirigeants nationaux et des acteurs de la société civile, les maux qui touchent leur pays, dont surtout celui d'un risque grandissant d'avoir une « génération perdue ».
M. Malosse n'apprécie guère la notion de « génération perdue », qui s'apparente pour lui à de « la renonciation ou du sacrifice » déjà réalisé sur l'autel de la crise économique. D'ailleurs, les dirigeants espagnols ont une aversion similaire pour cette notion. Ceux qui l'emploient, comme le Président du Congrès des députés d'Espagne, Jesus Posada (Parti populaire), se gardent bien de préciser qu'il s'agit encore que d'un « risque », d'un préjudice éventuel, mais pas inévitable.
Perdue ou pas encore, la génération d'Espagnols de moins de 30 ans est toutefois certainement la plus exposée, tout de suite après la même génération en Grèce, à subir le plus longtemps les conséquences de plusieurs trimestres de récession, parallèlement à des politiques d'austérité presque sans précédent et aux multiples métamorphoses que subit le marché du travail. Presque 55% des jeunes Espagnols de moins de 25 ans sont aujourd'hui au chômage, alors que le taux de chômage moyen pour tous les Espagnols en âge de travailler s'élève à plus de 25%.
Avec ce triste record, le gouvernement de Mariano Rajoy n'a d'autre choix que d'ériger l'emploi des jeunes au rang de priorité nationale de son agenda politique. C'est donc naturellement ce problème que M. Rajoy a évoqué en premier lors de sa rencontre avec M. Malosse, dans une des salles du Palais de La Moncloa à Madrid, mercredi 19 mars. Les dernières prévisions économiques pour l'Espagne, qui font état d'une croissance espérée de l'ordre de 1% en 2014, font que M. Rajoy s'est permis d'afficher un optimisme prudent. Mais sur la question de l'emploi des jeunes, le ton a vite tourné à la dénonciation d'un manque de soutien suffisant de la part de l'UE. Une preuve, parmi d'autres, que 'Bruxelles' reste déconnectée de la réalité, ont-ils tous deux estimé.
« Trop bureautique, avec des procédures administratives d'une lenteur à décourager les plus europhiles »: voilà un reproche assez répandu, à tort ou à raison, à l'encontre des institutions européennes. Mais M. Rajoy, tout comme son ministre du Travail, Mme Fatima Banez Garcia, que M. Malosse a rencontrée le même jour, a appuyé cette critique avec un seul chiffre: 1%. Ce pourcentage est en effet la part qu'a reçue Madrid à ce jour du montant total de presque un milliard d'euros (prix courants) promis à l'Espagne pour 2014, dans le cadre de l'initiative pour l'emploi des jeunes, afin surtout de mettre en place le mécanisme de garantie jeunesse.
Un tel niveau de préfinancement est dérisoire. « C'est un handicap de plus pour les pays qui doivent se préoccuper de l'ajustement des déficits publics », s'est offusquée Mme Garcia, qui n'a pas manqué de souligner que c'est le même sentiment qui prédomine dans d'autres États membres, comme le Portugal, l'Italie ou encore la France. Face à la situation exceptionnelle que rencontrent ces pays, ce sont pourtant des règles plus que classiques et complexes du Fonds social européen (FSE) qui s'appliquent. Le gouvernement espagnol a ainsi du mal à comprendre comment il peut avancer la somme de presque un milliard d'euros pour la mise en place des prémisses de cette garantie jeunesse, ce qu'il a d'ailleurs déjà fait, alors qu'il doit procéder en même temps à des ajustements budgétaires. Pour Mme Garcia, le délai d'un an, voir d'un an et demi, pour recevoir le financement européen est déraisonnable.
M. Malosse a été chargé de porter cette plainte avec lui à Bruxelles, mais la réponse des institutions européennes est déjà, en réalité, toute faite. La discussion sur la responsabilité pour cette situation s'apparente ainsi à un match de tennis, où le seul objectif est de se renvoyer la balle. Du côté de la Commission européenne, on accuse ainsi les États membres de ne pas avoir ficelé avec la rapidité suffisante les projets, tout en justifiant les 1% de préfinancement par les règles pour lesquelles a opté ce même Conseil qui se plaint aujourd'hui des procédures. Un membre de la représentation de la Commission à Madrid a beau assurer que « des étapes vont être brulées » afin de transférer l'argent au plus vite: cela ne se fera pas avant décembre 2014. Cela signifie que les dépenses actuelles pour cette garantie grèveront bel et bien le budget national actuel, comme Madrid le craint.
À quoi ressemblera cette version espagnole de la garantie jeunesse ? Elle va tourner essentiellement autour d'un outil informatique, qui permettra d'assurer la traçabilité de tous les jeunes qui sont à la recherche d'un emploi, d'un stage ou d'une formation. Selon Mme Garcia, cet outil sera opérationnel en avril prochain. Le modèle qui est utilisé pour le développer existe déjà, mais il ne vise pas les jeunes. M. Malosse a eu l'occasion de rendre visite, jeudi 20 mars, à la société Technosite, dont le projet a beaucoup de similarité avec le principe d'une garantie jeunesse.
Financée à hauteur de 70% par le FSE, cette société collecte les données sur des chercheurs d'emploi handicapés. Elle tente d'associer les compétences de ces personnes aux offres d'emploi qui parviennent d'entreprises qui collaborent avec elle. Elle propose également des formations, ainsi qu'un soutien financier et logistique, tant à l'employé qu'à l'employeur, pour ne pas faire du handicap un frein à l'insertion sur le marché du travail. Technosite travaille dans tous les secteurs et dans toute l'Espagne. 200 000 personnes handicapées se sont enregistrées, avec une nette accélération dans la période de crise. 25 000 d'entre elles ont trouvé un emploi. Avec la réussite de ce modèle, il n'est guère surprenant que le gouvernement espagnol ait demandé conseil auprès de cette société pour créer son propre système pour les jeunes.
Toutefois, la traçabilité n'est qu'un des aspects de la garantie. Aussi important soit-il, cet aspect ne peut à lui seul garantir une proposition dans les quatre mois, si la base regroupant les offres de formation, de stage ou d'emploi est vide. Cette difficulté a été mise en lumière par la Confederación Española de Organizaciones Empresariales (CEOE), qui représente les entrepreneurs espagnols. Lors d'une discussion avec M. Malosse, jeudi 20 mars, un des membres du CEOE, Juan Carlos Tejeda Hisado, a souligné le risque que cette garantie ne soit pas en mesure de traiter un nombre si important de jeunes chômeurs, d'autant plus que les entreprises espagnoles ne sont structurellement pas prêtes à les accueillir. Un système dual d'apprentissage et d'emploi est en train d'être créé, alors que l'Espagne a depuis longtemps complètement négligé la filière professionnelle. Et ici aussi, on bute sur le financement, selon Lourdes Mestre Cavero, membre de la CEOE. D'autre part, la mentalité espagnole reste toujours aussi attachée à la primauté d'une formation universitaire qui doit refléter un supposé haut statut social, selon M. Posada. À cela vient s'ajouter encore un autre problème: celui d'un nombre élevé de jeunes ouvriers du bâtiment qui sont souvent sans aucun diplôme.
Face à l'ampleur du défi posé par le chômage des jeunes, le gouvernement espagnol s'est lancé à bras-le-corps sur une multitude de fronts: réduction de la charge fiscale sur les entreprises; réformes du système de formation; promotion des actions de la Banque européenne d'investissements; modération salariale; réduction du salaire minimum pour les jeunes; flexibilisation des contrats de travail. Certaines de ces initiatives s'apparentent à du « bricolage », selon M. Malosse, telle la récente idée d'instaurer une cotisation patronale unique de 100 euros mensuels pour chaque contrat à plein temps créé pendant une durée d'au moins trois ans. Pire, d'autres initiatives peuvent s'avérer contreproductives, comme la diminution des salaires, a-t-il prévenu. À l'issue de toutes ces rencontres à Madrid, le constat de M. Malosse est que l'Espagne n'a pas de « véritable stratégie » pour relancer l'emploi. En même temps, les quelques bonnes idées, comme la garantie jeunesse, risquent tout simplement « d'être tuées par les lenteurs » de leur mise en oeuvre. (JK)