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Bulletin Quotidien Europe N° 11045
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Tout en défendant avec fermeté ses intérêts et ses principes, l'Europe ne doit pas rejeter le dialogue avec la Russie

Nécessaire pour l'Europe... Il faut éviter de dramatiser les divergences actuelles entre Russie et Europe. Certes, chacune des parties protège ses intérêts et fait valoir ses raisons, et c'est normal ; mais l'amplification excessive nuit aussi bien aux uns qu'aux autres et risque de fausser la situation réelle.

Moscou a besoin de coopérer avec l'Europe ; il ne vaut pas la peine d'insister sur ce point, il suffit de rappeler que l'exportation de gaz et de pétrole vers l'UE finance environ la moitié du budget national russe. Mais, pour l'Europe aussi, l'interruption de la coopération avec la Russie aurait des répercussions négatives: l'activité de 25 à 30% des centrales électriques européennes serait compromise ; la moitie des raffineries ne serait plus alimentée de façon satisfaisante ; un grand nombre d'usines chimiques devrait s'arrêter ; de vastes projets de nouveaux itinéraires pour gaz et pétrole devraient être abandonnés. En bref: l'activité économique dans plusieurs pays européens serait perturbée ou compromise. Certes, on pourrait rétorquer: si la Russie fait défaut, on change de fournisseur. Mais comment ? Combien d'années seraient-elles nécessaires ?

Herman Van Rompuy a indiqué qu'en 2035 l'UE dépendra de l'étranger pour 80% de son gaz et de son pétrole, contre 50% aujourd'hui. A l'heure actuelle, pour l'Allemagne, 1ère puissance économique de l'UE, le gaz russe représente 30% de l'énergie consommée ; et la coopération économique avec la Russie s'étend sur plusieurs secteurs: six mille entreprises allemandes seraient installées sur le territoire russe et il est connu que Siemens est chargé d'équiper, via des contrats colossaux, les chemins de fer locaux. De son côté, la France est en train de construire pour Moscou deux porte-hélicoptères Mistral ; on évite d'aborder le sujet à Paris et l'idée de casser ce contrat n'est même pas évoquée, on fait semblant de rien… Le président français a parlé de l'éventualité d'une « suspension des relations politiques » avec la Russie, pendant que le chef de la filiale de la firme française Total à Moscou déclarait que des deux côtés « il y a assez de gens raisonnables pour faire baisser la tension ». Plusieurs États membres effectuent des exportations significatives sur le marché russe, la coopération entre les deux parties se développe dans plusieurs domaines et les opérateurs concernés n'ont aucune intention d'y renoncer. Conscients de cette situation, plusieurs gouvernements (Allemagne, France, Italie, Benelux, Autriche, Finlande) ont demandé à la Commission européenne une étude sur les échanges commerciaux avec la Russie et sur les perspectives de les développer.

… et encore plus pour la Russie. Il ne faut surtout pas croire que, dans cette affaire, le grand quémandeur soit l'Europe. J'insiste sur le fait que Moscou ne peut évidemment pas oublier que plus de la moitié de son budget national est alimenté par l'exportation de gaz et de pétrole vers l'Europe. C'est une réalité incontournable dont l'économie russe dépend. Quant aux mesures interdisant à des personnalités russes de premier plan d'entrer sur le territoire de l'UE, on peut se demander si elles sont nuisibles à la Russie. La situation en Angleterre est éloquente: des milliardaires russes ont obtenu le passeport britannique, habitent à Londres où ils ont acheté des propriétés de luxe et des équipes de football, et ont surtout déposé des milliards de livres sterling à la City. Les restrictions les concernant sont-elles réellement nuisibles à l'économie russe que Bruxelles voudrait punir ? L'important pour Moscou réside dans la sauvegarde ou le rétablissement de relations normales avec l'UE, en préservant la vente de son gaz et les investissements européens, pendant que la dévaluation du rouble a déjà commencé. C'est pourquoi M. Poutine a intérêt à respecter les engagements qu'il a pris après l'annexion de la Crimée, en partant de l'affirmation: « Nous ne voulons pas la scission de l'Ukraine ».

Pour Washington, la zone du Pacifique est prioritaire. Dans ce commentaire, je n'ai pas encore cité les États-Unis. Ce n'est pas par négligence, mais parce que les intérêts américains coïncident de moins en moins avec ceux européens. Pour Washington, le Pacifique est devenu la priorité, au détriment de l'Atlantique ; l'époque des projets ambitieux euro-américains est finie. L'ébauche de Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP) est encore en discussion et plus grand monde n'y croit (voir EUROPE 11034 et 11039).

Pour les Américains, les relations avec la Russie sont essentiellement militaires. C'est compréhensible et l'Europe doit accepter que Washington se tourne vers le Pacifique: Bruxelles doit en tenir compte dans ses projets d'apaisement et de coopération avec Moscou, dossier européen et pas américain.

(FR)

 

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