Perplexités et réticences. L'initiative de Guy Verhofstadt et Daniel Cohn-Bendit en faveur d'une Fédération européenne (voir cette rubrique dans le bulletin n° 10702) a eu un effet positif: relancer les débats et les polémiques sur l'avenir de la construction européenne. Il faut les féliciter. Ceci ne signifie pas que leur projet ait recueilli beaucoup d'appui. Même les soutiens de principe comportent des réserves.
Virgilio Dastoli, président du CIME (Consiglio italiano del movimento europeo), a reconnu que dans plusieurs domaines la simple coopération entre les gouvernements nationaux est inefficace: politique industrielle, sécurité énergétique, immigration, etc. Mais il ne semble pas partager le chemin prévu par le couple Verhofstadt/Cohn-Bendit. M. Dastoli estime que la modification des traités doit être lancée avant la fin de l'année et que le Parlement européen devrait mettre sur la table très vite un projet de réforme de l'Union. Ce n'est pas prévu par le traité, mais à son avis le PE doit oser et devrait même lancer une provocation: anticiper d'une année les élections de 2014, avec comme objectif la création d'une assemblée constituante ; et la Commission serait elle aussi remplacée sans attendre. On le voit, c'est une orientation ayant peu de rapports avec le programme Verhofstadt-Cohn-Bendit précis et détaillé, avec sa troisième force politique à créer à côté du PPE (Parti populaire européen) et des socialistes, et sa loi fondamentale à soumettre ensuite par référendum.
De son côté, François Foret, professeur de science politique et titulaire de la chaire Jean Monnet à l'Université libre de Bruxelles (ULB), a exprimé les perplexités du monde universitaire face à un projet qui en pratique enterrerait le concept d'État-nation. Interrogé par Maroun Labaki (Le Soir), le professeur a souligné les fonctions et le poids intellectuel de Guy Verhofstadt et de Daniel Cohn-Bendit en leur reconnaissant trois mérites: la franchise, l'audace et la capacité de susciter le débat. Mais sans cacher son scepticisme quant au fond du projet: « Je ne crois pas aux voies uniques dans l'histoire. » Les deux parlementaires européens ont indiqué la voie qui leur apparaît la plus praticable, mais « il y a d'autres modèles. Leur voie est une des voies fortes; il y en a d'autres ». Et à la question explicite de s'exprimer sur la Fédération envisagée, il a répondu: « Je pense que c'est ni bien ni mal, parce que ça ne vas pas changer grand-chose. »
Je rappelle que cette rubrique s'est exprimée en faveur de la Fédération d'États-nations de Jacques Delors.
Deux aspects à prendre en considération. Le choix entre les deux modèles de Fédération appelle d'autres remarques qui, à mon avis, ne doivent pas être négligées, notamment:
a) incompréhensible. La différence entre les deux modèles ne peut pas être retenue par l'ensemble de l'opinion publique et c'est normal. Le citoyen n'a pas le devoir, ni l'envie, de faire une distinction entre Fédération européenne et Fédération d'États-nations ; s'il est favorable au renforcement de l'unité européenne, ses choix l'indiquent ; on ne doit pas lui demander davantage. Et pourtant, c'est bien l'identité de nos États, parfois millénaire, qui est en jeu: la première formule tend à réduire cette identité, la seconde à la renforcer. Il faut choisir ; Jacques Delors l'a fait après des années de réflexion (et d'action en faveur de l'unité de l'Europe). Les lecteurs de notre bulletin comprennent cette nuance linguistique et son enjeu ; mais on n'a pas le droit d'en demander autant à l'opinion publique en général.
b) Guy Verhofstadt: ambition logique, mais… Toute personnalité politique a ses convictions et s'efforce de les expliquer et de les concrétiser. D'autant plus s'il s'appelle Guy Verhofstadt: Premier ministre en Belgique pendant neuf ans à partir de 1999, il s'est toujours battu pour la construction européenne. Il l'a fait ensuite au sein du Parlement européen, où il préside le groupe libéral ; il aurait en 2004 été désigné à la présidence de la Commission européenne sans un veto britannique. Veto compréhensible: à Londres on craignait son esprit européen et son efficacité. Si demain ce rôle lui était confié grâce à un résultat positif aux élections européennes de 2014, ce serait positif pour l'Europe et plus que mérité pour lui. Mais la même ambition a été exprimée par le PPE (Parti populaire européen) et par le PSE (Parti socialiste européen). Ce dernier l'a explicitement déclaré la semaine dernière: « Le PSE choisira son chef de file qui deviendra, en cas de succès, président de la Commission. » (voir notre bulletin n° 10700).
Je crois que M. Verhofstadt n'a pas choisi la voie appropriée. Son manifeste et son programme (création d'une nouvelle force politique, en concurrence avec PPE et socialistes), en vue de lancer une Fédération européenne qui situerait dans l'ombre les États membres, suscite bien des perplexités. C'est dommage mais c'est ainsi. (FR)