Énergie et politique étrangère. S'occuper d'énergie signifie travailler dans la durée. La réalisation d'un projet peut demander des années et des années ; pensez à Nabucco ou aux péripéties relatives à l'avenir de l'énergie nucléaire. Dans les pays tiers, les autorités responsables se renouvellent: un État peut avoir radicalement modifié son identité politique avant qu'un projet décidé par ses prédécesseurs se concrétise. Les choix et orientations évoluent à l'intérieur de l'UE elle-même (exemple: la position allemande à l'égard de l'énergie nucléaire) et surtout la dépendance européenne de l'approvisionnement extérieur impose des négociations permanentes avec les pays fournisseurs, quelles que soient leurs évolutions internes. En l'absence d'une politique européenne de l'énergie couvrant les relations extérieures, ces négociations échappent largement aux autorités communautaires sectorielles ; la politique de l'énergie représente un élément essentiel de la politique étrangère de l'UE ; ce n'est pas le Conseil Énergie qui peut tout diriger et décider.
Est-il nécessaire de citer des exemples actuels ou récents ? Ce sont les ministres des Affaires étrangères qui ont défini l'attitude de l'UE à l'égard du pétrole iranien, en réponse à l'attitude de Téhéran sur le développement de son secteur nucléaire. Les fournitures de pétrole libyen ou algérien sont liées aux relations de l'UE avec les pays du printemps arabe et des pays voisins. Les obstacles à un accord trilatéral UE/Russie/Ukraine régissant les fournitures du gaz russe dépendent davantage du sort de Ioulia Timochenko que d'obstacles ou problèmes techniques. Aux vicissitudes politiques qui dépassent les compétences des ministres de l'Énergie (et du commissaire européen responsable de ce secteur) s'ajoutent d'autres questions qui impliquent d'autres compétences ; par exemple, l'attitude de l'UE à l'égard des importations de gaz de schiste originaire du Canada relève du Conseil Environnement (qui se réunira en juin prochain et se prononcera à la majorité) et beaucoup d'aspects relèvent de la politique agricole commune ou influencent le changement climatique et l'environnement. La politique de l'énergie n'est pas sectorielle, elle doit être globale.
Le Conseil européen devrait affirmer sa présence. Ce qui précède explique et justifie l'initiative de Jacques Delors en faveur de la création d'une Communauté européenne de l'énergie, qui serait responsable de tous les aspects actuellement dispersés entre des compétences multiples et parfois contradictoires. Mais la Communauté de l'énergie n'est pas un projet qui s'improvise: c'est une hypothèse pour l'avenir. En attendant, il faut que les États membres prennent l'habitude de discuter ensemble, jusqu'aux niveaux les plus élevés, des orientations essentielles de la politique énergétique européenne. Ce ne seront pas quelques phrases vagues insérées dans les Conclusions du Conseil européen qui créeront cette politique. Le projet des Conclusions du Sommet de ces jeudi et vendredi comporte un petit paragraphe qui invite à approuver d'ici juin la directive sur l'Efficacité énergétique (soumise à l'examen du Parlement européen, où un compromis vient d'être trouvé) et préconise des progrès rapides vers une économie faible en carbone. C'est tout. Sauf miracle de la dernière heure, les chefs d'État ou de gouvernement éviteront de s'exprimer sur les questions ouvertes et sur les évolutions en cours, concernant par exemple la décision allemande de renoncer à l'énergie nucléaire et d'autres aspects ayant la même envergure et faisant l'objet de divergences.
Compétences à clarifier, rivalités à surmonter, coopération à renforcer. Les querelles sur les compétences respectives de la Commission européenne et des États membres (au sein du Conseil ou autrement réunis) doivent être aplanies. L'UE doit donner des réponses uniformes aux problèmes communs, qu'ils soient techniques (comme par exemple celui des installations éoliennes offshore, où des abus et des spéculations existent) ou politiques ou autres. La Commission et les États membres doivent définir des orientations claires, qui ne changent pas selon l'étiquette du Conseil qui en discute, qu'il soit compétent pour l'énergie, l'agriculture ou l'environnement, sans oublier bien entendu les relations extérieures.
À première vue, je n'énonce ici que des évidences ; mais certaines prises de position du commissaire à l'Énergie ou de tel ou tel État membre prouvent qu'une politique européenne de l'énergie n'existe pas, malgré les progrès sur les aspects marché intérieur.
Quant aux relations avec les pays tiers fournisseurs de pétrole et (ou) de gaz, les initiatives et positions autonomes des États membres ou des organismes nationaux compétents se poursuivent ; dans plusieurs cas, on doit parler de rivalité, davantage que de coopération.
(FR)