Quelques constatations positives. Seul l'avenir nous dira si les initiatives et les compromis auxquels le Sommet de la zone euro est parvenu la nuit dernière parviendront effectivement à apaiser la crise de la zone euro et permettront aux pays en difficulté, la Grèce en tête, de surmonter leurs problèmes. Les jours précédents, face à l'alarmisme galopant et aux prévisions pessimistes, je me suis senti considérablement isolé à estimer que les résultats seraient positifs. Pour une partie au moins des lecteurs, mes efforts d'optimisme à propos des problèmes immédiats et de la situation de la construction européenne en général, avaient vraisemblablement quelque chose de pathétique. Ce qui m'encourageait à aller plutôt contre-courant n'était pas seulement la conviction que le rêve européen ne pouvait se dissoudre de cette façon et qu'il n'est pas vrai que tout va mal en Europe, mais aussi l'impression que les prévisions les plus catastrophiques à la veille de ce Sommet avaient quelque chose d'artificiel, surtout de la part du monde bancaire: j'avais l'impression d'assister à l'effort, habituel lorsque des intérêts colossaux sont en jeu, d'arracher jusqu'à la dernière minute le maximum possible d'avantages et de concessions, surtout de nature purement financière. J'y reviens plus loin (point 4).
Les analyses techniques, l'accueil du monde politique, les commentaires des experts (qui ont souvent tendance à aller dans des sens opposés) et les réactions du monde de la finance, notre bulletin en rend compte dans les pages suivantes. Je voudrais mettre l'accent sur quelques constatations positives.
1. La « gouvernance économique européenne » se concrétise. Le principe est désormais acquis, y compris le fonctionnement « à la majorité ». Des années et des années ont été nécessaires pour que les États membres économiquement plus puissants, non seulement l'acceptent après l'avoir longuement rejetée, mais en deviennent les demandeurs les plus fervents. Le déséquilibre entre le E et le M de l'Union Économique et Monétaire, fermement dénoncé dès le départ par Jacques Delors, est enfin corrigé. Je n'ignore pas que M. Delors désapprouve la manière dont on y est parvenu et dénonce les lacunes et déviations qui subsistent; mais le principe est acquis. Espérons que les insuffisances et les erreurs soient corrigées. On y reviendra.
2. Le principe des décisions à la majorité progresse. Je n'ignore pas les carences qui subsistent à cet égard, notamment le fait que la règle majoritaire s'applique souvent dans un contexte intergouvernemental, au détriment des procédures communautaires. Beaucoup d'aspects doivent être corrigés ou précisés, mais l'exigence des décisions majoritaires dans des domaines essentiels s'affirme progressivement.
3. Déviations « nationales » mises à découvert. L'obligation d'éliminer les déficits budgétaires excessifs a amené la majorité des États membres à appliquer (ou du moins à élaborer) des programmes d'austérité qui ont mis en évidence des failles et des erreurs énormes dans les gestions nationales. Les abus de la classe politique elle-même sont parfois ahurissants. Même en laissant de côté la Grèce (qui avait triché dès le départ pour être admise dans la zone euro), combien d'abus et de gaspillages ont été confirmés (liaisons avec les paradis fiscaux notamment) ou découverts ! Les programmes d'austérité correspondent souvent
-malgré les lamentations des milieux concernés- à un véritable nettoyage de comportements abusifs ou de gabegies, opération dont les pays concernés devraient remercier l'Europe.
4. Assainissement du monde de la finance. Les références du premier paragraphe au comportement du lobby bancaire ne se réfèrent pas à ses positions de principe, mais essentiellement à l'effort d'obtenir ou de sauvegarder le maximum possible d'argent. C'était quoi, en pleine nuit, cette bataille des banques pour maintenir au niveau le moins élevé possible leur participation à la décote de la dette grecque ? Comme si elles n'étaient pas elles-mêmes responsables des taux d'intérêt d'usurier pour financer cette dette, et comme si l'unique justification de tels taux n'était pas d'accepter le risque d'insolvabilité du débiteur ! La tactique de gonfler les risques d'échec pour obtenir le maximum est bien connue. Le compte-rendu détaillé de notre bulletin d'hier indique (je cite): « Le lobby financier a fait de la résistance (…) Il aura fallu une longue interruption de séance, au cours de laquelle M. Sarkozy et Angela Merkel auraient menacé le lobby financier d'un défaut grec pur et simple.» C'est ainsi que ce groupe de pression s'est résigné à accepter les dispositions prises, étant entendu que les établissements qui font leur métier de gérer l'épargne et de financer l'économie seront largement aidés à surmonter leurs difficultés. La division entre les deux catégories de banques reste parmi les projets et la zone euro demeure décidée à la réaliser, même si les Britanniques refusent d'y participer.
Pour le moment, ma conclusion est simple: l'Europe unie est bien vivante et le prouvera encore. (FR) .