Méthode communautaire et souveraineté nationale. Tout est licite dans un commentaire, y compris de forcer la réalité ; il y en aura toujours qui ne s'en privent pas. Dans l'affaire essentielle qu'est la concrétisation de la gouvernance économique européenne à l'intérieur de la zone euro (et même au-delà peut-être), le chemin parcouru est colossal: il y a quelques mois, c'était un mirage, un non-sujet, et son adversaire le plus déterminé était l'Allemagne. Aujourd'hui, c'est l'Allemagne qui réclame une gouvernance, aussi étendue et détaillée que possible. Pour Mme Merkel, c'est la condition de la survie de l'euro.
Dans ce contexte, comment faut-il considérer la querelle entre la méthode communautaire et le respect de la souveraineté nationale ? Pour Guy Verhofstadt, c'est fondamental, et seule la méthode communautaire est acceptable (voir cette rubrique d'hier) ; d'autres personnalités ont des attitudes plus nuancées.
Philippe Herzog: marcher sur deux pieds. Le fondateur de Confrontations Europe estime inévitable que les deux méthodes, la communautaire et l'intergouvernementale, se mélangent. La Commission ne doit pas prendre ombrage de la coopération entre les gouvernements, laquelle, à son avis, n'élimine pas la voie communautaire: « il faut apprendre à marcher sur deux pieds ». Ce qui compte est l'objectif, c'est-à dire: souscrire des engagements concrets, couvrant aussi les salaires et les prestations sociales ; combattre les excès de la dette non seulement publique mais aussi privée ; et ainsi de suite. Pour Philippe Herzog, « les sacrifices du moment se justifient par l'espérance concrète d'un meilleur avenir » impliquant notamment davantage d'investissements et de réformes pour l'éducation, l'innovation, les infrastructures. Il n'apprécie pas outre mesure la querelle théorique: « Ce qui intéresse les peuples quand il s'agit d'un Pacte, c'est sa substance et non pas les conflits de compétences (…) Il faut que les peuples comprennent qu'ils doivent faire face à l'impératif de compétitivité, le but étant un meilleur emploi. En leur sein, beaucoup nient encore les réalités et refusent les efforts que cela suppose. »
Le danger de la démagogie. On le voit, M. Herzog n'est pas du tout aligné sur certaines positions qu'il considère comme démagogiques et qui donnent l'impression d'admettre que l'un ou l'autre pays de la zone euro pourrait déroger aux règles de cette zone, en matière notamment de discipline budgétaire. Je souligne qu'en parlant de démagogie, on ne vise pas les positions socialistes en général, car personne ne devrait oublier que deux gouvernements socialistes qui se battent en ce moment pour rester dans la zone euro - le grec et l'espagnol - ont accepté les disciplines indispensables, en faisant face à des grèves et à des manifestations de leurs concitoyens lorsqu'ils réclament, par exemple, le maintien de l'âge de la retraite à un niveau qui, en raison du prolongement de la durée moyenne de la vie, a été partout modifié ou est en voie de révision.
La remarque conclusive de cette rubrique d'hier rappelait que la participation à la zone euro n'est pas obligatoire; mais qui veut en faire partie doit en respecter les règles. Faudrait-il le répéter sans cesse ?
Positions nationales éloquentes. L'Allemagne a modifié sa Constitution pour y introduire l'obligation de respecter certaines limites insurmontables de déficit budgétaire. La France entend en faire autant. Ces deux pays souhaitent ensemble que tous les membres de la zone euro envisagent des dispositions analogues. Le Danemark ne fait pas partie de la zone euro mais il est en train de mettre au point des dispositions rigoureuses et progressives en matière de retraites: l'âge se déplacera automatiquement en fonction de l'évolution statistique de l'espérance de vie. La Pologne a effectué des démarches pour s'aligner sur la situation de la zone euro ; sa Constitution impose déjà que la dette publique ne puisse pas dépasser le plafond de 60% du produit national et elle a introduit des règles supplémentaires liant les dépenses publiques à l'inflation ; la réforme du système des retraites est en cours depuis plusieurs années et elle se poursuit. Il est évident que la Pologne n'aspire qu'à faire le plus rapidement possible le grand saut vers la monnaie unique.
Soutiens oui, mais sans changer les règles. Il est évident que l'UE maintiendra ses soutiens aux États membres les moins favorisés, que ce soient les financements de la politique de cohésion ou les autres mesures inscrites dans les politiques communautaires. Ceci aidera les pays de la zone euro en difficulté à respecter les règles de cette zone ; mais ils ne doivent pas s'attendre à des dérogations, car si la monnaie est commune, sa gestion ne peut que l'être aussi. Cette rubrique rappellera demain les distinctions principales entre les États membres, tout en confirmant que les divergences sur la gestion future de l'euro sont encore considérables, mais ne doivent pas être dramatisées: l'objectif reste de les aplanir avant la fin du mois. Sans quoi, l'existence même de l'euro serait compromise. (F.R.)