Contre les faux remèdes. Pourquoi revenir sur le dossier Tunisie ? Alors que tous les moyens d'information s'en sont amplement occupés, qu'un grand nombre parmi eux ont envoyé sur place des envoyés spéciaux et que de nombreuses personnalités politiques ou commentateurs ont indiqué la suite que l'UE devrait réserver à ses relations futures avec ce pays ami. Or, ce sont justement certaines des orientations ainsi préconisées qui préoccupent. Un principe général devrait guider l'attitude de l'UE: toute formule qui aurait comme effet d'affaiblir ou de ralentir la construction européenne est à considérer comme dangereuse. Quelles que soient les intentions, ce n'est pas en affaiblissant l'UE et son développement que les problèmes tunisiens pourront être réglés.
Premier faux remède: préconiser l'adhésion de la Tunisie à l'UE. C'est une hypothèse qui ne se justifie d'aucun point de vue, ni géographique ni historique ni autre. L'UE est une construction européenne qui doit rester telle. L'échec retentissant du projet d'Union méditerranéenne tel qu'il avait été lancé au départ, réunissant une partie de l'UE et les pays tiers riverains, n'a-t-il pas été suffisant ? Toute tentative ultérieure de modifier ou d'arranger ce projet n'a pas été en mesure de corriger l'erreur du départ. Au moment où l'UE progresse vers le renforcement radical de sa gouvernance économique, en consolidant sa cohésion, elle ne peut pas diluer sa nature européenne.
Coopération à sauvegarder. Deuxième remarque: l'UE est bien obligée, dans les relations avec les pays tiers, de respecter leurs choix intérieurs. Ceci ne signifie pas qu'elle les partage toujours, loin de là, et implique aussi les prises de position des organismes de défense des droits de l'Homme. Mais où se situe l'équilibre entre la coopération d'un côté et les réserves politiques de l'autre ? Pour rester dans la zone méditerranéenne, en laissant de côté les colosses comme la Chine et d'autres grands pays éloignés, l'UE est bien tenue à avoir des relations avec la Libye, l'Égypte et justement la Tunisie, sans que ceci puisse être considéré comme un appui aux régimes politiques de ces pays. En d'autres termes: l'UE doit-elle respecter les régimes internes même si elle le désapprouve, et coopérer avec eux ? Sans oublier que la coopération avec l'UE est utile, voire indispensable pour l'économie de ces pays et qu'une partie de leurs populations serait dans une situation encore pire en l'absence du soutien et des initiatives de l'UE. Il est connu que la Tunisie négociait depuis longtemps avec l'UE un statut avancé de partenariat économique, en s'efforçant de combiner autant que possible la coopération économique avec la pression en faveur d'un régime politique plus libéral. L'UE a toujours accueilli sur son territoire les représentants en exil de l'opposition au régime de Ben Ali, en leur laissant la liberté d'agir malgré les protestations des autorités tunisiennes officielles.
Lutter contre le terrorisme. Troisième remarque: l'attitude de l'UE a été déterminée aussi par des considérations politiques liées à la lutte contre le terrorisme. Le régime de M. Ben Ali est apparu à un moment donné, du moins en France, comme une barrière contre l'islamisme radical qui aurait pu s'affirmer à la périphérie elle-même de l'Europe. C'est vrai que l'existence de ce risque est largement contestée et que, en dehors de quelques groupuscules de fanatiques, sur place les représentants des mouvements religieux affichent leur modération et leur volonté de contribuer à mettre en place un régime vraiment démocratique (avec quand même quelques réserves pour certains aspects de l'égalité hommes/femmes). La question demeure donc ouverte: existe-t-il le danger qu'un régime ou un climat de fanatisme religieux s'installe en Tunisie ?
Que ces doutes soient plus ou moins fondés, l'avenir le dira. Ce qui demeure, à mon avis, indiscutable est que l'UE doit défendre sa nature: seule une UE qui se renforce sera en mesure d'aider les peuples qui se sont rebellés contre les régimes abusifs.
(F.R.)