*** PIERRE GERBET (sous la dir. de): Dictionnaire historique de l'Europe unie. André Versaille éditions (Centre Dansaert, 7 rue d'Alost, B-1000 Bruxelles. Internet: http://www.andreversailleediteur.com ). 2009, 1213 p., 49,90 €. ISBN 978-2-87495-022-3.
Selon la sagesse populaire, il faut savoir d'où l'on vient pour savoir où l'on va. Dans sa préface à ce Dictionnaire, Elie Barnavi le confirme avec élégance, lui qui affirme que "l'étude du passé est indispensable, non seulement pour comprendre ce que nous sommes, mais aussi pour savoir ce que nous voulons devenir". Ce que les Européens veulent faire de leur Union, personne ne le sait dans la mesure où les ambitions à son propos sont diverses, pour ne pas dire conflictuelles: "Menacée d'implosion par des élargissements massifs auxquels elle était mal préparée, tiraillée entre des visions géopolitiques contradictoires, sans trop savoir comment contenir la double menace du retour du nationalisme ici, de l'émergence des régionalismes là-bas, elle vogue de crise en crise, comme un bateau ivre sur une mer démontée, incapable, semble-t-il, à offrir à ses citoyens un horizon de sens, car impuissante à leur insuffler ce minimum d'enthousiasme et d'esprit de corps sans lequel rien de grand n'est possible", assène l'historien israélien. Assassin ? Non, seulement lucide ! Et pourtant, la marche vers l'unité fondée sur "l'unicité de la civilisation européenne" est une donnée historique qui plonge ses racines loin dans le temps et qui, quels que soient ses détours présents et à venir, poursuivra son cours.
Offrir aux Européens un "horizon de sens", tel est le but poursuivi par les concepteurs et auteurs de cet ouvrage monumental. Sous la conduite de Pierre Gerbet - qui, le premier, s'est intéressé de manière systématique à l'histoire de la construction européenne - et de ses acolytes historiens Gérard Bossuat (Université de Cergy-Pontoise) et Thierry Grosbois (Universités de Luxembourg et d'Artois), des historiens belges et français explorent les diverses facettes qui ont fait et qui font que l'Europe est aujourd'hui ce qu'elle est. Qu'ils l'admettent ou non, leur Dictionnaire véhicule une idéologie car, ainsi que le souligne Barnavi, ils y affirment implicitement que l'Union européenne "est une chose belle et bonne, et qu'il importe de la faire connaître pour encourager lesdits citoyens à y adhérer". Par les temps qui courent et, entre autres, à la lumière de la bouderie électorale du début du mois, c'est une œuvre salutaire qui doit être saluée comme telle !
De manière claire et scientifiquement étayée, sans jargon ni simplification abusive, les auteurs présentent différentes données qui, toutes, ont influencé peu ou prou le mouvement vers l'union toujours en cours. Il y a d'abord les hommes dont les idées et l'action ont poussé à l'organisation de l'Europe, des penseurs utopistes et des écrivains aux militants et hommes politiques qui ont été en mesure d'agir. Dans la biographie de Konrad Adenauer, on découvre ainsi que, arrêté au lendemain de l'attentat manqué contre Hitler, "cet internement, à 68 ans, dans les locaux de la Gestapo où il entend les cris des torturés, le traumatisera au point qu'il en fera des insomnies jusqu'à la fin de sa vie". L'engagement européen du premier chancelier de la République fédérale peut-il être compris sans le savoir ? De même, qui sait que l'intellectuel français Raymond Aron, prétendument tiède sur le plan de l'engagement européen, a déclaré dans un discours à l'Université de Francfort dès 1952: "L'homme d'action est celui qui garde le sens d'une tâche grandiose à travers les médiocrités quotidiennes. La communauté européenne ou la communauté atlantique, ce n'est pas le thème pour l'enthousiasme d'un jour, c'est le thème final de l'effort qui donne un sens à une vie ou fixe un objectif à une génération" ? Voilà qui est bon d'être rappelé et qui, mieux encore, devrait être médité par tous les "princes" qui gouvernent l'Europe. Dans le même esprit, les auteurs présentent les idéologies politiques qui ont fait une place plus ou moins grande à l'Europe et les mouvements européens qui se sont organisés pour gagner l'opinion et faire pression sur les gouvernements. Il y a aussi les États européens - y compris ceux qui ne font pas (encore…) partie de l'Union - dont les particularités, l'attitude à l'égard de l'organisation de l'Europe et le rôle dans les constructions européennes sont décryptés avec finesse et rigueur scientifique. À titre d'exemple, on découvre ainsi que la Belgique, parangon contemporain de l'orthodoxie communautaire, s'est battue pour que la Haute Autorité de la Communauté européenne du charbon et de l'acier soit flanquée d'un Conseil des ministres "afin de réduire le caractère supranational des institutions"… Il y a enfin une description historique des politiques européennes mises en œuvre par les institutions, ainsi qu'un regard acéré sur celles-ci, avec leur genèse, leur évolution, leur structure et les rapports qui les unissent entre elles. À titre d'exemple, Pierre Gerbet décrit ainsi "l'apogée de la Commission" qui va de Hallstein à Delors, puis son "affaiblissement (…) de Santer à Prodi", celle du "second choix" qu'a été José Manuel Barroso se caractérisant par "l'atomisation des compétences, la tendance des commissaires à travailler chacun de son côté, la difficulté de la coordination et l'affaiblissement du caractère collégial qui avaient fait l'originalité et la force de la Commission". En clair, n'en déplaise à certains, c'est un bilan lucide qui est ainsi offert aux citoyens, du moins à ceux qui veulent que l'Europe progresse.
Michel Theys
*** JOSEF LANGER (sous la dir. de): Forces Shaping the EU. Peter Lang (1 Moostrasse, CH-2542 Pieterlen, Suisse. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). 2008, 265 p., 42,50 €. ISBN 978-3-631-57401-0.
Alors que l'Union européenne est la cible de critiques de plus en plus acerbes de la part d'un nombre toujours croissant de ses citoyens, des sociologues ont voulu mettre en lumière, en partant des origines, la forme de l'Union et la direction qu'elle emprunte. L'ouvrage dirigé par le Pr. Langer (Université de Klagenfurt) considère l'Union comme un objet de sciences sociales et cherche à définir, en remontant aux origines et aux influences premières, ce qu'elle est, de quelle manière sa genèse a influencé sa structure actuelle et en quelle mesure ces facteurs influent sur sa direction et sur ses choix. Les auteurs cherchent dans un premier temps à établir ce qu'est réellement l'Union, en détaillant le déroulement et les buts du processus d'harmonisation, et ouvrent une réflexion sur sa forme: est-ce un super-État, un réseau d'États, un empire, etc.? À partir de là, les contributions traitent du problème, douloureux, de la légitimité de l'Europe, notamment en ce qui concerne les processus d'intégration qui semblent plus correspondre aux idées de certaines élites qu'à celles des citoyens. Les auteurs examinent ensuite les efforts déployés pour contrer cet état de fait, notamment ceux qui visent à créer une société civile européenne. L'ouvrage s'attache, par ailleurs, à observer les différentes cultures faisant de l'Union européenne une sorte de Tour de Babel revisitée, caractéristique particulièrement handicapante pour l'européanisme.
(NDu)
*** MICHAEL WINTLE (sous la dir. de): Europe and European Civilization as Seen from its Margins and by the Rest of the World, in the Nineteenth and Twentieth Centuries. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Multi Europe Series", n° 42. 2008, 245 p., 33,90 €. ISBN 978-90-5201-431-9.
La notion d'identité est liée à la perception de ce que nous ne sommes pas. Par opposition à l'autre, nous nous créons une idée de ce que nous sommes, idée souvent non partagée par l'autre. L'Europe n'échappe pas à cette règle: depuis la renaissance, elle a, elle aussi, créé une sorte d'identité collective, partagée dans une large mesure par ses habitants. Cependant, l'objet de cet ouvrage n'est pas tant ce que l'Europe pense d'elle-même, mais plutôt ce que le reste du monde pense d'elle. Sous la direction de Michael Wintle, professeur en histoire européenne à l'Université d'Amsterdam, les contributions réunies dans ce livre cherchent d'abord à comprendre comment l'Union est perçue ailleurs sur le globe. Avant le 19ème siècle et les colonies, l'Europe était dans une large mesure inconnue pour le reste du monde. C'est donc en grande partie à travers son histoire coloniale qu'elle s'est fait connaître, et qu'elle est encore souvent perçue, facteur qui a tendance à être oublié par beaucoup d'Européens. Le second axe d'analyse traite, lui, de ce que l'Europe voudrait oublier. Aujourd'hui, pour l'Européen, l'Europe est le symbole de la démocratie et du respect des droits de l'homme, tant et si bien qu'il hausse les sourcils quand ces notions ne sont pas respectées ailleurs dans le monde. Il a toutefois tendance à oublier son passé récent: pour beaucoup d'autres personnes dans le monde, cette Europe qui aspire à être un parangon de vertu est aussi et surtout à l'origine d'épisodes très noirs de l'histoire comme le nazisme ou le stalinisme. L'ouvrage aborde ensuite les points de vue de pays géographiquement en marge de l'Europe, comme la Turquie et les Balkans, où la rencontre de l'idéologie romantique européenne et les influences orientales de l'Empire ottoman ont donné naissance à un concept d'Europe très spécifique dans le Sud-Est européen. Dans le même esprit, les dernières contributions s'emploient à faire regarder l'Europe par le prisme d'autres cultures en relatant les points de vue venant d'Amérique latine, de Chine ou encore du monde arabe. Le tout compose un ouvrage très riche qui, ne se limitant à aucun domaine en particulier, est de nature à intéresser toute personne curieuse de l'autre et, partant, d'elle-même.
(NDu)