Le Parlement européen renouvelé commence à agir, et tout de suite sur des dossiers importants. La formation des groupes politiques est pour l'essentiel terminée (avec quelques surprises de taille) ; à présent, la fixation de l'ordre du jour de la session plénière constitutive, question de procédure à première vue, va avoir une influence décisive sur la nomination du président de la Commission européenne. Les polémiques parfois âpres autour de cet ordre du jour s'expliquent par l'enjeu (première décision politique du nouveau Parlement) et par la verve polémique de certains protagonistes. Une procédure raisonnable demeure possible, si on fait abstraction de quelques excès verbaux Commençons par quelques considérations sur l'image du nouveau Parlement qui se dessine après les péripéties qui ont entouré la formation des groupes.
1. Eurosceptique et antidémocrates. Je ne crois pas que la présence «d'un grand nombre d'eurosceptiques et même d'antidémocrates », selon les termes de Martin Schulz, président de l'Alliance des « socialistes et démocrates » (il faudra s'habituer à cette nouvelle dénomination du groupe socialiste), doive être dramatisée. Vu qu'eurosceptiques et antidémocrates existent, il est préférable qu'ils soient représentés et ne puissent pas jouer le rôle de victimes auxquelles il est interdit de s'exprimer. Ils ne sont pas si nombreux que ça, certains mouvements ont même perdu une partie de leur audience du passé et le seul mouvement ouvertement opposé à l'unité européenne (celui financé par Declan Ganley) a disparu faute d'élus: une centaine annoncée, un élu.
Il est vrai que le groupe basé sur les conservateurs britanniques, qui se présente lui aussi comme eurosceptique, réunit les 12% environ du Parlement. Mais ses membres affirment qu'ils ne s'opposent pas à l'unité européenne en elle-même mais qu'ils se battent pour l'UE intergouvernementale. L'expérience indique que lorsque le parti conservateur est au pouvoir au Royaume-Uni, il collabore activement au développement de plusieurs aspects de la construction communautaire ; son euroscepticisme radical n'a souvent qu'un but électoral. Et les conservateurs britanniques représentent la moitié du nouveau groupe.
2. Influences nationales. Jean-Guy Giraud, observateur attentif et perspicace, a analysé le poids de différentes nationalités au sein des groupes politiques du PE. Il a constaté que les 99 parlementaires allemands, étant concentrés dans les quatre principaux groupes politiques, constituent dans chacun la délégation nationale la plus nombreuse: 42 dans le groupe PPE, 23 dans le groupe socialiste, 14 chez les Verts, 12 chez les libéraux. Deux autres facteurs contribuent au poids des parlementaires allemands: a) la plupart (60% environ) d'entre eux faisaient déjà partie du PE, parfois depuis plusieurs législatures: ils ont donc une expérience européenne considérable et des positions de prestige ; b) ils n'exercent que très rarement un mandat parallèle dans le pays d'origine (comme il est souvent le cas ailleurs), ce qui leur permet de consacrer toute leur activité au mandat européen. Il faut toutefois rappeler que les votes au PE ne sont souvent pas déterminés par l'appartenance nationale ; c'est l'orientation politique qui prévaut dans la plupart des cas.
Les parlementaires britanniques sont dans la situation opposée. Leur présence dans les principaux groupes politiques est très limitée car les 60% appartiennent à deux groupes eurosceptiques, qu'ils dominent. Mais ces deux groupes n'auront qu'une influence limitée sur les décisions du Parlement. Il reste à voir comment la situation pourra évoluer en fonction des résultats des prochaines élections nationales au Royaume-Uni.
3. Interpénétration entre les institutions. Elle est croissante, a constaté M. Giraud: parlementaires qui deviennent commissaires européens ou membres du Conseil ; ministres nationaux qui deviennent commissaires ou parlementaires ; commissaires qui deviennent parlementaires ou ministres dans un gouvernement national. Cette évolution devrait être positive car elle améliore la connaissance et la compréhension réciproque entre les trois institutions.
4. Évolutions des groupes politiques. Les changements dans la composition et même la dénomination des groupes sont assez nombreux. Le PPE s'est séparé des conservateurs britanniques mais il a repris la totalité des élus du Parti de la liberté italien qui étaient auparavant éparpillés entre plusieurs groupes. Le groupe socialiste a changé de dénomination (Alliance progressiste des socialistes et démocrates) pour accueillir les élus du Parti démocratique italien, mais la nouvelle dénomination et la disparition du symbole historique du Parti socialiste ne satisfont pas tous les anciens, et une réflexion sera lancée à ce sujet. Dans quelques cas, la composition des groupes n'est pas encore achevée. Le groupe libéral désignera ce mardi son président, et si M. Verhofstadt est élu, la position du groupe pourrait évoluer même à propos du calendrier de la nomination du président de la Commission. Ces aspects seront évoqués dans cette rubrique, demain.
(F.R.)