L'aspect le plus désagréable des polémiques et des divergences autour de la réponse européenne à la crise financière et économique réside peut-être dans les accusations d'égoïsme portées contre l'Allemagne, laquelle aurait perdu l'esprit européen qui la caractérisait autrefois. Ce sont à mon avis, des griefs injustifiés. Il est normal que les orientations des États membres face à la crise ne soient pas uniformes, car les situations ne le sont pas. Il a été admis qu'un plan européen est en pratique impossible et qu'il ne serait même pas efficace. Les efforts portent sur la coordination des plans nationaux afin qu'ils ne soient pas contradictoires, que l'action de l'un ne soit pas préjudiciable aux autres, que le fonctionnement du marché européen unifié ne soit pas perturbé. Le rôle de l'UE - coordination et surveillance- est quand même essentiel ; elle l'exerce, et il sera au cœur du Sommet informel du 1er mars (voir cette rubrique d'hier).
L'Allemagne avait accompli son devoir. Concrètement, les reproches faits à l'Allemagne portaient sur un aspect partiel et spécifique: le déblocage, proposé par la Commission européenne, de 5 milliards d'euros du budget communautaire en tant que contribution de l'UE, sur deux ans, au plan anticrise. Il a été souligné que ce montant est presque insignifiant comparé aux efforts nationaux. C'est une affirmation simpliste qui néglige un élément essentiel: les 5 milliards « européens » seront de l'argent disponible, à dépenser concrètement, alors que les montants pharamineux des financements nationaux sont constitués en grande partie de garanties, ou bien de prêts que les bénéficiaires devront rembourser aux États et pour lesquels ils payent des intérêts, ou bien de prises de participation que les États pourront ultérieurement revendre (avec un bénéfice possible, certaines expériences du passé le prouvent).
Ce que l'Allemagne avait refusé (et elle n'était pas isolée), c'était le déblocage total des 5 milliards sans que leur destination soit d'abord discutée et précisée. Le ton du ministre allemand des Finances pour exprimer son niet avait été par moments désagréable, pour ne pas dire arrogant et sarcastique ; cette rubrique n'avait pas manqué de l'indiquer. Mais quant au fond, ce ministre n'avait pas tort. En tant que contributeur principal au budget communautaire, l'Allemagne aurait financé le manque de rigueur des États membres qui n'avaient pas su ou voulu redresser leurs finances publiques pendant les années favorables. La Commission a alors indiqué les réalisations d'intérêt européen qui seraient financées par les 5 milliards en question, et on a pu constater que l'Allemagne n'était pas isolée dans la défense des intérêts nationaux: plusieurs États membres ont réclamé que des projets les concernant soient davantage pris en considération. Le dossier est toujours en discussion. Les États membres et les commentateurs, si prompts à dénoncer le prétendu égoïsme allemand, ne devraient pas oublier que l'Allemagne est le seul, parmi les grands pays de la zone euro, qui ait mis en œuvre un véritable effort d'assainissement budgétaire, et qu'elle représente le pilier de la stabilité de l'euro, la source de la confiance du monde financier international dans la monnaie européenne.
Intérêt réciproque. Certes, l'intérêt à ce que l'euro soit solide et que le marché unique fonctionne est réciproque: l'UE a besoin de l'Allemagne et l'Allemagne a besoin de l'UE car sa prospérité se fonde en bonne partie sur les exportations, et le premier débouché de ces exportations est le marché européen. En l'absence de l'euro, la grande majorité des monnaies de l'UE aurait été dévaluée et l'hypothétique monnaie nationale de l'Allemagne aurait été réévaluée, rendant de plus en plus difficiles ses exportations. Certaines élucubrations nationalistes ne signifient rien. L'imbrication des économies européennes a atteint le point de non-retour. Le petit jeu consistant à monter en épingle toute divergence entre la France et l'Allemagne, pour en conclure que l'entente d'hier s'est transformée en rupture permanente, relève davantage de la recherche du sensationnel que d'un effort de compréhension. Les intérêts de la France et de l'Allemagne ne coïncident pas toujours, et c'est très bien ainsi. Dans une UE à 27 ou davantage, l'intérêt européen ne se définit pas à deux. Les mécanismes communautaires doivent fonctionner, mais le couple franco-allemand demeure fondamental ; il est souhaitable pour tous qu'il subsiste ; d'ailleurs, quelles que soient les épreuves, sur l'essentiel ce couple se reconstitue toujours. L'expérience historique prouve que lorsque la France et l'Allemagne agissent en commun, c'est positif pour l'Europe. Ce n'est pas de Berlin ni de Paris que se diffusera le poison eurosceptique qui détruirait ou dénaturerait la construction européenne, laquelle représente l'évolution internationale la plus positive que le monde ait connue ces deux derniers siècles.
(F.R.)