Le caractère mouvant du panorama énergétique ne se dément pas. Chaque fois qu'on essaye de faire le point, l'importance et la signification des évolutions apparaissent. Les moyens d'information en parlent mais de façon trop souvent sélective, en privilégiant l'un ou l'autre aspect ou en faisant état seulement des informations relatives à leur pays de publication, ce qui limite la vue d'ensemble.
Les utilisateurs se réveillent. Une remarque générale pour commencer: le lien entre le prix du pétrole et le développement des énergies alternatives, bien connu depuis longtemps, se renforce et s'affirme. Autrefois, les intérêts pétroliers prévalaient presque toujours, en provoquant le ralentissement, voire même l'abandon d'études et réalisations intéressant les sources concurrentes. À présent, ce sont les gros utilisateurs qui bougent, en regardant vers l'avenir. On connaît la pression à laquelle est soumis le secteur aérien : les avions consomment et polluent trop et il est de plus question de taxer leur carburant et de limiter leur expansion. Les milieux intéressés réagissent maintenant autrement que par des lamentations. La dernière nouvelle à sensation est celle du vol expérimental Londres-Amsterdam effectué avec du kérosène en partie renouvelable et non polluant. L'objectif est la production de bio-kérosène issu de la biomasse ou d'algues non destinées à l'alimentation: pas de concurrence aux produits alimentaires, pas de déforestation. Aussi bien Boeing qu'Airbus y travaillent, non seulement pour les avions du futur mais aussi pour ceux déjà en service.
Ce n'est qu'un exemple du bouillonnement en cours. Il y aura des échecs, des déceptions, des charlatans joueront aussi leur rôle; mais il faut faire confiance à l'inventivité notamment (non seulement) européenne. On parle à nouveau beaucoup de l'hydrogène pour les transports, en annonçant la possibilité de réduire de 40% la consommation totale de pétrole dans ce secteur d'ici 2050, le seuil de rentabilité pour les moteurs à hydrogène pouvant être atteint en 2025 ; 16 millions de véhicules automobiles à l'hydrogène pourraient circuler en Europe en 2030 (voir notre bulletin n° 9609). Est-ce réaliste, ou est-ce encore un rêve ? Selon un commentateur, l'ère du post-pétrole a commencé.
De l'Afrique aux Balkans. Ma deuxième remarque générale concerne le lien entre les stratégies politiques et le contrôle des sources énergétiques. Il est connu mais parfois on l'oublie. La plupart des conflits en Afrique tournent autour du contrôle du pétrole et du gaz (et d'autres sources minérales, uranium compris). Les protagonistes visibles sont les Africains eux-mêmes, mais les protagonistes moins visibles s'appellent Chine et Etats-Unis, Europe et aussi la Russie qui arrive (Gazprom pourrait participer à un projet commun avec Total au Nigeria). Il en résulte des conflits sans merci entre factions africaines acharnées à se disputer le pouvoir dans tel ou tel pays de production ou de transit. L'élément ethnique joue parfois un rôle néfaste, mais dans la plupart des cas, c'est l'aspect énergétique qui alimente la corruption, le chaos et la misère des populations.
L'aspect énergie est aussi l'un des instruments majeurs des stratégies politiques et des luttes de pouvoir impliquant la Russie, le Caucase, les pays balkaniques, la Turquie, l'Irak (Kurdistan irakien), l'Iran. Des pays de l'UE sont directement impliqués dans ces stratégies, à titre individuel, sans coordination entre eux car l'UE ne dispose d'aucune politique énergétique extérieure, lacune qui suscite bien des appels et des soucis (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9601). L'appui russe à la Serbie a une forte odeur de gaz. Le contrôle de Beopetrol (deuxième compagnie pétrolière serbe) avait déjà été pris par le russe Lukoil, mais le contrôle de Naftna Inustrija Srbije (NIS) par Gazprom est tout récent, avec en parallèle la participation serbe au South Stream, le gazoduc rival de Nabucco qui transportera le gaz de Russie (ou d'autres sources voisines) jusqu'en Italie en évitant la Turquie. Ceci est possible grâce aux accords bilatéraux que la Russie avait conclus et qu'elle développe avec l'Autriche, l'Italie et plus récemment la Hongrie et la Bulgarie. Ce dernier pays dépend presque totalement de la Russie pour son approvisionnement énergétique: à 100% pour le gaz, Lukoil possède l'unique raffinerie bulgare, la future centrale nucléaire bulgare sera construite par Atomstroyexport.
Le projet Nabucco, voie d'approvisionnement de l'UE en gaz sans passer par le territoire russe, n'est pas abandonné ; mais l'UE dépendra alors de la Turquie, laquelle a prouvé, en s'opposant à la participation de la France, qu'elle savait utiliser elle aussi l'instrument de l'énergie en tant qu'arme politique et stratégique (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9600).
Au-delà de ces aspects généraux et politico-stratégiques des dossiers de l'énergie, cette rubrique rendra compte demain d'autres évolutions plus spécifiques à la situation européenne interne. (F.R.)