L'indispensable réforme. Le regard porté sur le ralentissement prévu de la croissance économique pour l'année en cours devrait tenir compte d'un élément qualitatif s'ajoutant aux analyses purement quantitatives. Je me réfère à l'action visant à modifier radicalement le fonctionnement des marchés financiers et la distribution des fruits de la croissance. La crise qui a éclaté en août dernier a été provoquée par l'éclatement d'un aspect de la spéculation financière qui avait dénaturé le libéralisme économique et qui avait comme résultat qu'une partie considérable de la richesse créée résultait de manœuvres financières n'ayant aucun lien avec la production de biens de qualité ni avec l'amélioration du bien-être général.
Le déséquilibre dans le partage de la richesse créée par la croissance économique avait déjà été dénoncé avant la crise du crédit hypothécaire, parfois avec éclat. Il suffira de rappeler, au niveau européen, les prises de position du président du Groupe de l'euro, Jean-Claude Juncker, qui, dès la fin juillet, avait déclaré devant le Parlement européen: « Il ne faut pas s'étonner que les salariés européens ne comprennent plus une Europe où les uns gagnent des fortunes sans travailler et les autres doivent se résigner à accepter les appels les encourageant à la modération salariale. Si les politiques actuelles qui creusent le fossé entre ceux qui travaillent et ceux qui disent qu'ils donnent du travail sont poursuivies, nous courons à la catastrophe. Il faut réfléchir à une façon moderne de permettre au plus grand nombre de participer aux fruits de la croissance».
Certains excès dans les bénéfices de grandes institutions financières ou dans la rémunération de dirigeants de grandes entreprises avaient fait beaucoup de bruit. Les actionnaires avaient pris l'habitude de considérer comme normale une rémunération annuelle correspondant à 15% du capital investi, ce qui est incompatible avec une croissance profitant à toutes les catégories de la population et encourage la réduction de l'emploi. La crise du crédit hypothécaire aux Etats-Unis a fait éclater au grand jour les lacunes inadmissibles du fonctionnement des marchés financiers, lesquelles ne concernaient pas exclusivement le secteur directement concerné ; le manque de transparence, les abus et l'inefficacité des contrôles étaient généralisés. Ces constatations ont amené un double résultat: a) l'exigence d'introduire la transparence et de rendre les contrôles effectifs et efficaces ; b) la constatation que le monde de la finance n'est pas autosuffisant (comme le prétendaient les intéressés et les prophètes du néo-libéralisme intégral) et que l'intervention publique était indispensable (et invoquée) pour éviter l'écroulement du système.
Rétablir l'équilibre. Les études, les réflexions et les négociations qui sont en cours pour corriger la situation ont pris dans le monde l'ampleur qu'on sait, et l'Europe y joue un rôle essentiel car elle dispose de la monnaie la plus forte et la plus stable. Logiquement, les intérêts divergent, mais personne ne conteste la nécessité d'une coopération et de certaines réformes au niveau mondial. Au-delà des deux grands principes universellement admis - transparence et surveillance -, des divergences existent même à l'intérieur de la zone euro. Le Royaume-Uni s'efforce de jouer un rôle actif dans les travaux européens tout en ayant choisi de s'exclure de cette zone. Je reviendrai demain sur le bouillonnement des positions et des orientations ; ce qui paraît de toute façon acquis est que le fonctionnement et la gestion des marchés financiers seront bouleversés, et dans un sens globalement positif.
Je crois que toutes les forces politiques et même les organisations des travailleurs devraient s'occuper et se préoccuper des nouvelles règles en discussion tout autant que du risque de ralentissement de la croissance. Dès septembre dernier, cette rubrique avait observé que «les péripéties du mois d'août pourraient contribuer à clarifier les relations entre l'économie réelle et la finance créative» (bulletin n° 9494) en mettant l'accent sur les «erreurs et abus du monde de la finance». Veiller à une distribution plus équitable des fruits de la croissance, en rendant à la rémunération du travail la part qui doit être la sienne, est aussi important que de combattre le ralentissement de l'expansion économique. Un meilleur équilibre doit être rétabli, et en même temps l'Europe doit poursuivre ses efforts dans la guerre à la contrefaçon et à ses ravages, et pour le respect au niveau mondial de la sécurité et de la qualité des produits. Les progrès dans ces différents domaines auraient un caractère durable qui pourrait compenser en grande partie le ralentissement de la croissance, à la condition que ce ralentissement reste modéré et momentané.
(F.R.)