L'UE doit se préoccuper de son fonctionnement. Les répercussions que la création de nouveaux Etats européens aura sur la composition et le fonctionnement de l'UE ne doivent pas être négligées. Chaque Etat naissant qui adhère sera représenté au sein du Parlement européen, du Conseil, de la Commission ; c'est normal. Le nouveau cas dont on parle est celui du Kosovo. Le Monténégro existe depuis peu et son adhésion est prévue. La Tchécoslovaquie s'était divisée auparavant, avec comme résultat la double adhésion de la République tchèque et de la Slovaquie. Certains politologues citent à présent la Belgique. Il est connu que certaines hésitations face au cas du Kosovo sont liées à la crainte d'un effet-domino qui renforcerait l'aspiration à l'indépendance, ou à une autonomie renforcée, dans d'autres régions ; d'ailleurs, les media les citent explicitement: pays basque, Ecosse, Catalogne, et ainsi de suite.
L'UE n'a pas à intervenir dans les situations internes de ses Etats membres, mais elle à l'obligation de se préoccuper de son fonctionnement. Les institutions européennes ne peuvent pas négliger cet aspect. Si chaque population ayant une histoire et des traditions avait le droit d'y être représentée, l'UE deviendrait ingérable. La seule réponse logique est que les organismes communautaires ayant la fonction de représenter les régions aient de plus en plus de poids à Bruxelles ; elles sont de plus en plus écoutées, à commencer par le Comité des Régions et aux associations qui l'entourent. C'est très bien ainsi, car toute identité est à respecter. Mais l'UE doit être en mesure de fonctionner.
Le cas du Kosovo fait réfléchir. Le cas du Kosovo suscite déjà, et suscitera encore, bien des réflexions. L'orientation vers l'indépendance semble désormais considérée, dans la plupart des capitales, comme inéluctable. On affirme que c'est un cas particulier qui ne peut pas représenter un précédent. D'accord, mais une certaine cohérence est indispensable. Quelques déclarations des autorités du Kosovo m'étonnent. Le point de départ de leur volonté d'indépendance est qu'il n'y a pas de frontières intouchables face à la volonté et à l'identité d'un peuple, et que les Kosovars ne sont pas Serbes. Toutefois, en même temps, les mêmes autorités rejettent avec vigueur l'hypothèse que la partie indiscutablement serbe de l'actuelle «province» qui réclame l'indépendance puisse demain être transférée à la Serbie, car les frontières de cette «province» sont intouchables. Et alors je ne comprends plus. Pourquoi le principe qui justifie, à leurs yeux, l'indépendance du Kosovo ne serait-il plus valable ? Les principes sont-ils modifiables selon les circonstances ? Si les frontières qui avaient été en son temps fixées pour la République de Serbie ne sont pas à considérer comme définitives, celles des «provinces» de cette Serbie-là ne le sont pas non plus, la volonté des habitants étant décisive.
Cet aspect mis à part, il serait totalement inutile de rappeler ici la position adoptée par le Conseil européen à la fin de la semaine dernière, car notre bulletin a amplement rendu compte du travail diplomatique préparatoire, long et tourmenté, et le texte approuvé par les chefs d'Etat et de gouvernement est intégralement reproduit dans notre édition spéciale de dimanche (N° 9566, paragraphes 65 à 70 des Conclusions), Après quoi, les orientations de l'UE ont été rejetées en des termes très vifs par Belgrade, et considérées comme illégales par Moscou. Le premier ministre serbe les a rejetées comme inacceptables et a qualifié d'offre indécente l'hypothèse que l'UE accélère, en contrepartie, l'adhésion de son pays. Face à l'impossibilité d'un accord à court terme dans le cadre de l'ONU, si le Kosovo proclame l'indépendance, la sécession des zones habitées par des Serbes, et leur annexion par la Serbie, semble à première vue logique.
Du Kosovo à Chypre. Le cas du Kosovo risque de rendre incontournable celui de Chypre. Pour la Turquie, la République turque de Chypre-Nord (RTCN) est une réalité ; elle est occupée par ses soldats, et tout indique que la population locale (dont plus de la moitié est immigrée d'Anatolie) ne les considère pas comme des envahisseurs. Il y a presque une année et demie, l'analyse de la situation m'avait amené à constater que la RTCN fait presque déjà partie de la Turquie (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9239). Si la réunification de Chypre échoue et si par hypothèse la RTCN était acceptée dans l'UE en tant qu'Etat indépendant, le résultat serait qu'en fait la Turquie aurait déjà son commissaire à Bruxelles, son siège au Conseil et six parlementaires à Strasbourg. Après une visite sur place, la parlementaire européenne Françoise Grossetête a abouti à des constatations analogues (tout en gardant espoir dans la possibilité de réunification).
Ma conclusion se rattache au début de ce commentaire: l'UE doit faire attention à ce qu'implique l'adhésion de pays morcelés. Il existe aussi, toutefois, des évolutions positives. J'y reviendrai demain.
(F.R.)