Une mauvaise nouvelle ? La hausse de certains prix agricoles de base est-elle vraiment une mauvaise nouvelle ? Ceux qui l'affirment n'ont peut-être pas tenu compte de tous les aspects. A côté de quelques inconvénients momentanés, cette hausse pourrait avoir des effets positifs, aussi bien pour l'UE qu'au niveau international. Dans un monde qui va avoir de plus en plus besoin de denrées alimentaires pour nourrir sa population croissante, l'augmentation des revenus agricoles contribuera à faire face aux besoins. En effet:
- dans les pays pauvres, où réside la très grande majorité des paysans de la planète, l'augmentation de leurs ressources constituera un élément puissant d'amélioration des conditions de vie et donc de développement économique, et permettra de réduire les crises alimentaires ;
- en Europe et dans d'autres pays développés, la hausse des prix améliorera le revenu résultant de la production par rapport à celui représenté par les subventions ;
- une telle évolution facilitera les compromis sur le volet agricole des négociations commerciales internationales en cours dans le cadre de l'OMC.
Les effets positifs ainsi résumés disparaîtraient si les augmentations des prix sont généralisées et excessives, car il en résulterait une hausse globale du coût de la vie au détriment des couches les moins favorisées des populations. Mais une telle évolution pourrait être largement maîtrisée et contrôlée, en tenant compte des situations profondément différentes dans les pays riches et dans les pays les plus pauvres.
Un pourcentage très limité. Dans les pays riches et économiquement développés, le coût des produits agricoles de base a une influence très limitée sur le coût de la vie. Dans l'UE, le pourcentage du prix de la matière de base dans le prix final des aliments est évalué, selon certains calculs qu'on m'assure sérieux, autour de 5% (avec, c'est vrai, des différences d'un produit à l'autre). Le restant du prix pour les consommateurs, c'est-à-dire l'essentiel, résulte de deux facteurs: a) les marges parfois abusives pratiquées par le commerce, aux différents stades ; b) le coût croissant des exigences (rassurantes) auxquelles les transformateurs sont soumis pour prendre en considération la qualité de leurs produits, la santé des consommateurs, l'emballage, l'image des marques, la nécessité de respecter les délais imposés entre la fabrication et la consommation, etc.
Sans rentrer dans l'éternel débat qui oppose les producteurs agricoles aux distributeurs, il est donc acquis que l'influence du produit de base sur le prix final est, en Europe comme dans d'autres pays riches, très limitée. Les autorités responsables de la concurrence et les organisations des producteurs doivent surveiller les évolutions pour éviter que les transformateurs et le commerce profitent abusivement des hausses constatées. Les organisations des agriculteurs doivent en même temps développer leur présence dans la distribution. En outre, l'UE peut supprimer ou assouplir certaines entraves à la production, telles que les jachères obligatoires (céréales) ou les quotas de production qui ont provoqué des pénuries (lait).
Avantages pour les pays pauvres. Dans les pays en développement, surtout les plus pauvres, les agriculteurs représentent souvent l'essentiel de la population. En tant que producteurs et vendeurs, ils doivent bénéficier de la hausse des prix de leurs productions. Mais à une condition: ces pays doivent se débarrasser autant que possible de la monoculture pour l'exportation. Ceux qui se sont laissés entraîner sur cette pente dangereuse risquent de faire face à un double désastre: dépendre de la monoculture d'une denrée dont le prix n'augmente pas (la hausse n'est ni généralisée ni uniforme) ; être obligés, à cause de la monoculture qui occupe les terrains, à importer à un prix en hausse les denrées indispensables pour nourrir leur population. C'est une raison de plus pour que ces pays donnent la priorité à la satisfaction de leurs besoins alimentaires, en résistant aux pressions du grand commerce et des multinationales qui se battent pour l'ouverture totale du commerce agricole mondial, à l'avantage de quelques grands pays exportateurs et au détriment des pays moins favorisés.
Double exigence renforcée. Les remarques qui précèdent aboutissent à la constatation que les évolutions constatées sur les marchés agricoles internationaux renforcent et facilitent deux exigences, à mon avis, incontournables: sauvegarder l'agriculture européenne dans des conditions viables ; conclure le Doha round selon des modalités raisonnables, en rejetant la destruction ou le déclin radical de l'activité agricole en Europe et ailleurs. Je développerai demain cette constatation et ses répercussions.
(F.R.)