Bruxelles, 24/07/2007 (Agence Europe) - « Pour nous tous, c'est un moment d'émotion, un moment de soulagement et un moment de joie », a déclaré mardi 24 juillet le président de la Commission européenne qui s'exprimait à Bruxelles au moment où l'avion transportant les infirmières bulgares et le médecin palestinien atterrissait à Sofia. José Manuel Barroso a décrit ce dénouement comme « le résultat de la solidarité européenne ». Cette libération est « le fruit d'années de négociations », d'un « effort de longue haleine de la Commission et de Mme Ferrero-Waldner » auxquelles se sont jointes les présidences successives (il a mentionné en particulier la Présidence allemande), mais le dénouement a été rendu possible grâce à « l'engagement personnel du président français et de son épouse », a expliqué le président Barroso en saluant une « entreprise commune décisive ». Le président de la Commission s'est déclaré « très reconnaissant pour l'excellente coopération avec le président Sarkozy » et il a exprimé sa « profonde reconnaissance à l'Emir du Qatar et à l'Etat du Qatar, un pays ami de la France et ami de l'Europe ». José Manuel Barroso a aussi salué le « geste d'humanité de la Libye et de son président ». Evoquant une longue conversation téléphonique qu'il a eue lundi avec le président Khadafi, il a précisé qu'après cette libération, « nous travaillerons pour une normalisation des relations » avec la Libye.
Alors que l'avion de la République française venait de décoller de Libye à destination de Sofia avec à son bord Cécilia Sarkozy, Benita Ferrero-Waldner, Claude Guéant, les infirmières bulgares et le médecin palestinien, la Commission européenne diffusait le message suivant: « Le président de la République Française, Monsieur Nicolas Sarkozy, et le président de la Commission européenne, Monsieur José Manuel Barroso, se félicitent de l'accord qui a enfin permis cette libération et ce retour en Bulgarie des infirmières détenues depuis plus de huit ans, et du médecin palestinien, ainsi que la mise en place d'un dispositif amélioré pour assurer les soins délivrés aux enfants victimes du sida en Libye ».
Lors d'une conférence de presse conjointe, mardi après-midi à Bruxelles, le président du Conseil, Luis Amado a rappelé que le Conseil des ministres et la Commission européenne étaient engagés depuis longtemps dans la recherche d'une solution (il a parlé de la Présidence britannique). Il a salué « le rôle constructif des autorités libyennes » qui a permis d'ouvrir la voie à de nouvelles relations entre l'UE et ce pays. Benita Ferrero-Waldner a dit combien elle était heureuse de ce résultat obtenu grâce à un travail commun (« on a fait une bonne équipe », a-t-elle aussi dit). Outre la contribution du couple Sarkozy, elle a cité les efforts de l'ancien ministre britannique des Affaires étrangères Jack Straw, du ministre allemand Frank-Walter Steinmeier et de Luis Amado. La Commissaire européenne a expliqué que les nouvelles relations UE-Libye seront inscrites dans un accord-cadre spécifique qui devrait comprendre des dispositions concernant notamment: - un meilleur accès des produits libyens au marché européen ; - une aide dans le domaine de l'archéologie et de la restauration ; - la lutte contre l'immigration illégale ; - la surveillance des frontières ; - les visas ; - les bourses d'étude. Cet accord devra être négocié par la Commission sur la base du mandat que le Conseil lui donnera. Par ailleurs, le Fonds international Benghazi devra être alimenté par des contributions volontaires provenant de sources gouvernementales et non gouvernementales (en réponse à une question, elle a précisé que les contributions pourront provenir « de Libye, d'Europe, du monde entier »). Ce fonds va rembourser aux autorités libyennes les 598 millions de dinars (461 millions de dollars) engagés par les autorités libyennes au titre des compensations accordées aux familles. La Commission s'est aussi engagée à faire de l'hôpital de Benghazi un centre d'excellence de niveau régional, a indiqué Mme Ferrero-Waldner en rappelant que la France, dont le président sera en Libye ce mercredi, a promis d'en assurer l'équipement. (oj)
Promesses de normalisation mais sujettes aux aléas de la politique de Kadhafi
Le dossier des infirmières maintenant réglé, la « normalisation » des relations entre Tripoli et l'UE est appelée, si l'on en croit les promesses depuis cette issue, à se développer. Mais cela ne clôt qu'un chapitre après ceux des attentats contre des avions américain et français (Panam et UTA) et contre une discothèque berlinoise. Ces litiges avaient été difficilement réglés de manière quasi-identique par un compromis financier (même si, du côté français et européen, on affirme qu'il n'en est rien) qui ne permet de tirer aucune conclusion tant sur le plan politique que juridique international.
Normalisation: le terme est adéquat. Car l'absence de relations contractuelles est en soi une anomalie. La Libye figure parmi les pays éligibles à la coopération/association avec l'Europe communautaire (inscrite dans le Traité de Rome pour les anciennes colonies d'un Etat membre). Mais les autorités libyennes n'ont jamais manifesté leur intérêt à cet égard malgré plusieurs tentatives de rapprochement accélérées sous la précédente Commission présidée par Romano Prodi. La Libye, en dépit de sa mise à l'écart, a été dès le départ associée au processus de Barcelone en tant qu' « invité spécial ». La levée de l'embargo international à l'encontre de la Libye, le 12 septembre 2003, après les règlements des affaires liées aux attentats précités, n'avait pas réellement permis de renouer les liens en dépit d'une visite spectaculaire à Bruxelles, le 27 avril 2005, du colonel Kadhafi dont l'issue avait laissé poindre des espoirs d'une coopération ciblée. Le 16 juin 2003, le Conseil de l'UE demandait formellement l'ouverture de pourparlers sur la lutte contre l'immigration clandestine. Le 3 juillet 2003, la Commission a demandé au Conseil de l'autoriser à négocier un accord de partenariat dans le domaine de la pêche. Des projets de coopération dans la lutte contre l'immigration avaient été envisagés. Cette coopération est toutefois demeurée en-deçà des attentes, entravée pour une large part par le dossier de l'équipe médicale bulgare mais surtout par les atermoiements du leader libyen qui s'était parfois contredit sur son engagement à coopérer et s'était souvent montré critique sur un lien perçu comme un legs colonial.
La Libye a de façon constante boudé le processus de Barcelone et n'a jamais vraiment répondu à l'ultime exigence européenne d'une lettre scellant son adhésion aux principes proclamés en novembre 1995 dans la capitale catalane. Elle ne l'a pas estimé utile car, avait-elle fait valoir, une telle démarche n'a été réclamée d'aucun autre partenaire euroméditerranéen. Elle avait même fait valoir qu'elle ne « s'est jamais opposée à ce processus mais que c'est plutôt ce dernier qui a laissé la Libye en marge bien que le pays compte plus de 2000 km de côte méditerranéenne ». Un texte avait cependant été remis à la conférence ministérielle Euromed de Stuttgart en avril 1999 demeuré comme un modèle d'ambiguïté linguistique et réclamant notamment qu'Israël et la Palestine se mettent « en retrait » du processus pour ne pas en entraver le développement. Proposition non suivie d'effet, jugée fantasque comme le furent les multiples arguments, contre le processus ou pour sa transformation, avancés par Tripoli qui n'ont souvent été perçus que comme des « faux semblants ». Les tergiversations du Colonel Kadhafi étonnaient même son appareil diplomatique qui ne savait plus quelle conduite adopter.
Les efforts menés alors par Romano Prodi et aussi par Tony Blair et Silvio Berlusconi n'avaient pas permis d'aller plus loin, jusqu'à ce jour marqué par l'irruption de la diplomatie présidentielle française dans ces rapports malaisés et aux rebondissements multiples. Le contexte paraît s'y prêter, car la France, outre d'être le partenaire privilégié de nombreux pays arabes, offre, depuis l'élection de Nicolas Sarkozy, une solution alternative au processus de Barcelone. Le Colonel Kadhafi pourrait s'engager pleinement dans l' « Union méditerranéenne » proposée par le chef de l'État français, sans avoir à se déjuger dans son avis plutôt changeant sur la politique euroméditerranéenne de l'UE. Cela n'apparaît pas clairement en l'état.
La question du cadre et du contenu qui sera donné à la future coopération euro-libyenne promise par tous aujourd'hui mérite d'être posée. Quelle forme prendra cette coopération ? Bilatérale ? Axée sur des secteurs clés tels que l'énergie et l'immigration ou globalement euroméditerranéenne avec tous les engagements que suppose une telle adhésion, notamment de permettre un regard européen sur la politique de son pays, le respect des droits de l'homme, et son rôle en Afrique et dans la lutte contre le terrorisme ?
Des discussions difficiles en perspective avec un pays qui demeure l'un des plus figés dans la région dans son évolution politique et économique. Mais c'est aussi un pays producteur de pétrole qui demeure un chantier ouvert et prometteur pour les entreprises européennes ou américaines. (fb)