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Bulletin Quotidien Europe N° 9471
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Biocarburants: pour un débat équilibré tenant compte de tous les aspects

On avait exagéré des deux côtés. C'est pourquoi la Conférence internationale sur les biocarburants qui s'est déroulée le 5 juillet à Bruxelles était opportune. Les deux thèses (l'une présentant la production des biocarburants comme un tournant dans l'histoire énergétique du monde, l'autre mettant l'accent exclusivement sur ses dangers) se sont confrontées. La recherche de l'équilibre devient possible.

L'enthousiasme communicatif de M. Lula da Silva. L'avocat le plus éloquent de la thèse favorable a été le président du Brésil Lula da Silva, par le discours prononcé à la Conférence et par une «tribune libre» publiée dans la presse. Pour lui, le développement des biocarburants représente l'occasion historique pour construire « un monde prospère, uni et juste ». Ces produits peuvent «combattre la misère dans le monde» tout en évitant des «effets secondaires néfastes pour l'environnement». Son image de l'avenir est lyrique: «Regardez le monde ! Tous les pays, y compris les plus petits et les plus modestes, possèdent la technologie et le savoir pour creuser un petit trou de 30 cm » et y développer une plante qui produit l'énergie. C'est une révolution qui permettra de démocratiser l'accès à l'énergie et de remplacer les 20 pays qui produisent du gaz et du pétrole par une centaine de pays pauvres, notamment d'Afrique et d'Amérique latine, qui deviendront exportateurs vers les pays riches: « il faut donner une chance à ceux qui n'en ont eu aucune au XXème siècle et à qui l'on ne doit pas interdire d'en avoir au XXIème siècle». Le Brésil est à l'avant-garde dans cette production, et il est prêt à partager son expérience avec les pays qui veulent participer à la « révolution de la biomasse ».

Les conditions de la Commission européenne. Les participants européens n'ont pas contesté l'intérêt des biocarburants ni la contribution qu'ils peuvent apporter (et qu'ils apportent déjà, au Brésil et ailleurs) à la lutte contre la pollution de l'air et à la sécurité énergétique. Mais le président de la Commission, José Manuel Barroso et les différents commissaires intervenus ont aussi évoqué les dangers et les contre-indications. Le compte-rendu de la conférence par Emmanuel Hagry, publié dans notre bulletin N. 9462, est instructif. Mme Ferrero-Waldner a souligné plusieurs exigences: cette catégorie d'énergie alternative ne doit pas nuire à la sécurité alimentaire (par une concurrence excessive aux produits agricoles destinés à l'alimentation), ne doit pas entraîner des effets négatifs sur l'environnement et ne doit pas exercer une pression sur les ressources en eau, sur les forêts, sur la protection des sols et sur la biodiversité. Une production de biocarburants mal gérée (il est prévu qu'elle quadruplera dans les années qui viennent) pourrait accroître les émissions de gaz à effet de serre au lieu de les réduire. Andris Piebalgs a exprimé l'exigence de «normes de durabilité» applicables aussi bien aux biocarburants produits dans l'UE qu'aux biocarburants importés (tout en veillant à ne pas créer des obstacles artificiels au commerce). La Commission européenne est en train de préparer ces normes. De son côté, Claude Mandil, directeur de l'Agence internationale pour l'énergie, a mis en garde contre les attentes excessives: la part des biocarburants se situera, à son avis, entre 10 et 20% au maximum de la consommation globale de carburants. Ce ne sera donc pas la solution miracle.

Critiques dépassées ? Le président Lula da Silva a balayé ces réserves ou critiques, en estimant qu'elles appartiennent au passé. Il a fait valoir (notamment dans le texte publié par «Le Soir») que: a) le Brésil accompagne les programmes de production de biocarburants par des actions parallèles visant à protéger la biodiversité et il met au point un projet de certification garantissant que les biocarburants brésiliens respectent des critères environnementaux et sociaux ; b) la sécurité alimentaire n'est pas menacée car la production de biocarburants n'occupe que 2% des terres cultivables de son pays et elle a permis de récupérer des zones de pâturage dégradées, dont le potentiel agricole est faible ou nul; c) l'extension de la canne à sucre se réalise dans des régions qui sont éloignées de l'Amazonie, dont le sol et le climat ne sont pas adaptés à cette culture. Le taux de déforestation de l'Amazonie a été réduit de plus de 50% au cours des trois dernières années ; d) l'industrie de l'éthanol a créé directement au Brésil un million et demi d'emplois, et le programme de biodiesel emploie déjà, bien qu'il soit dans sa phase initiale, plus de 250.000 personnes, surtout des petits agriculteurs de zones arides, en contribuant à fixer la population et donc à réduire les migrations et leurs conséquences: gonflement des villes, marginalisation urbaine, pression sur les forêts vierges ; e) le Brésil prépare la nouvelle génération de biocarburants, qui pourront être extraits de presque tous les détritus organiques, partout dans le monde.

Le président brésilien a donc réaffirmé les effets exceptionnels que la révolution énergétique en cours aura, à son avis, pour l'humanité et pour la terre. Ce ne sont pas des rêves, les premiers résultats sont là: le Brésil a réduit de 40% la consommation de carburants fossiles et a évité d'émettre, depuis 2003, plus de 120 millions de tonnes de gaz carbonique. La certification garantira que toute la chaîne de production des biocarburants respecte des critères environnementaux et sociaux rigoureux. Cette production se situe dans le contexte d'une stratégie intégrée de protection environnementale centrée sur le développement durable.

Une vue de l'esprit ? Il ne faut évidemment pas prendre à la lettre toutes les annonces de M. Lula da Silva. Ce qu'il décrit est une vision politique. Il n'est pas suffisant de constater que de nouvelles énergies seront à la disposition des pays pauvres pour en déduire que le monde en sera bouleversé. La disponibilité n'est pas un critère suffisant. On sait bien que les pays riches en pétrole ne sont pas tous à l'avant-garde du point de vue du développement économique, de la justice sociale et de la démocratie. La liberté, le respect des minorités, le maintien de l'activité agricole, la sauvegarde de la nature et surtout la lutte contre la corruption sont bien plus importants pour le progrès d'un peuple que la découverte du pétrole. Tel pays africain s'est dégradé depuis que le pétrole est là ; dans certains pays sud-américains, la situation est analogue ; les menaces contre le Kurdistan irakien sont liées au pétrole, et aussi le drame au Soudan, en partie du moins. La transformation radicale du monde grâce aux biocarburants est une vue de l'esprit, un pari. Le Brésil lui-même est loin d'avoir réalisé tout ce que son président a décrit et annoncé.

Les désastres annoncés sont évitables. Mais si Lula da Silva exagère d'un côté, je me demande si certains écologistes n'exagèrent pas de l'autre, dans leurs annonces de catastrophes planétaires entraînées par les biocarburants. Déforestation sauvage en Amérique du Sud et dans de larges parties de l'Asie, destruction du bassin de l'Amazone, famines et autres désastres alimentaires ne sont pas inéluctables. Une fois de plus, les mises en garde des écologistes, de leurs représentants politiques (comme les Verts du Parlement européen) et de leurs organisations comme Greenpeace sont utiles, voire même indispensables. Ils ont raison de dénoncer les déviations déjà constatées en Asie de Sud-Est par l'extension parfois délirante des plantations d'huile de palme, ou les modes de production de la canne à sucre dans une partie de l'Amazonie ; leurs mises en garde permettent d'intervenir et de combattre les excès, et elles ont sans doute contribué à l'orientation du Brésil vers une politique sage et raisonnable. Mais parler de la plus grande «arnaque écologique» de tous les temps et qualifier de «bio-mensonges» les tentatives d'énergie renouvelable est excessif et erroné. Attention à ne pas risquer de devenir, par excès de zèle, les propagateurs d'intérêts éloignés du souci écologique.

À quoi je me réfère ? Par exemple, à l'affirmation suivante de Jacques Rassart, conseiller de la Région wallonne (Belgique): «Les études qui mettent en doute l'efficacité environnementale des biocarburants sont souvent financées par les lobbies pétroliers». Il est important de savoir de qui l'on pourrait devenir le porte-parole involontaire. Ceci dit, il est évident que la vigilance de Greenpeace et d'autres organisations analogues, et la surveillance politique du groupe des Verts du Parlement européen représentent une garantie.

Ne pas oublier les agriculteurs européens. Un autre aspect doit être souligné: le droit pour les agriculteurs de l'UE de participer eux aussi aux nouveaux débouchés qui s'annoncent, et qui en partie sont déjà une réalité. Les prises de position citées plus haut de Commissaires européens paraissent claires: les «normes de durabilité» que la Commission prépare pour les biocarburants s'appliqueront à la production de l'UE comme aux produits importés. Ceci présuppose qu'une production européenne sera développée.

Seul le Commissaire Peter Mandelson a donné l'impression de penser davantage aux commerçants qu'aux agriculteurs européens, en affirmant: « Nous ne devrions pas favoriser une production européenne de biocarburants (…) si nous pouvons importer des biocarburants moins chers et plus propres». Pourquoi les biocarburants importés seraient-ils a priori plus propres que ceux cultivés dans l'UE ? Pekka Pesonen, secrétaire général des producteurs agricoles européens et des coopératives (COPA-COGECA), a réagi en soulignant que la production de biocarburants de l'UE est régie par des normes de durabilité environnementale parmi les plus strictes au monde, et que la promotion d'une meilleure indépendance énergétique figure parmi les objectifs prioritaires de l'UE. Elle ne doit évidemment pas fermer la porte aux importations, mais sans écarter d'emblée la participation des agriculteurs européens. L'essentiel est que les biocarburants consommés en Europe soient conformes aux normes communautaires, qu'ils soient européens ou importés. De son côté, le directeur de l'Agence internationale de l'énergie avait admis la possibilité de subventions pour soutenir certaines productions. Selon José Manuel Barroso, l'UE dispose d'un potentiel qui lui permettrait de répondre elle-même à sa demande, mais elle restera ouverte aux importations de biocarburants «à la condition qu'ils répondent aux normes communautaires».

Des règles internationales seraient les bienvenues, faisant la synthèse entre l'enthousiasme de M. Lula da Silva et les mises en garde des écologistes.

(F.R.)

 

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