Pour les Britanniques, l'un des piliers du marché unique est menacé. Les réactions à la décision du Conseil européen de ne pas maintenir la notion de «concurrence libre et non faussée» parmi les objectifs de l'Union, en la transférant dans un protocole, confirment que le débat de fond sur les politiques économiques européennes a commencé. Les explications rassurantes, qui font de l'épisode cité une initiative surtout symbolique (voir cette rubrique d'hier), n'ont pas rassuré ceux qui y voient au contraire un signal. Pour les milieux financiers britanniques, ce n'est pas une question formelle: «les mots pèsent» et, dans ce cas, ils altèrent à leurs yeux les finalités du projet européen et ils portent atteinte à l'essence du marché unique, qui représente le résultat principal de l'UE et la source de sa légitimité auprès du monde des affaires. Le nouveau chancelier de l'Echiquier, Alistair Darling, sans citer explicitement le «déplacement intellectuel» de la concurrence accepté par Tony Blair, a rappelé sur un ton ironique que les Français avaient, deux ans auparavant, utilisé le concept de «patriotisme économique» pour défendre Danone face à une OPA de PepsiCo: «Je ne comprends pas comment le yogourt pourrait être considéré comme un produit industriel stratégique ». Il n'existe, selon M. Darling, aucun produit ni aucun secteur industriel qui soit essentiel pour notre mode de vie, dont la protection serait justifiée. Il estime en revanche que la City de Londres joue dans son pays un rôle tout à fait particulier, qui ne doit pas être compromis par une taxation ni du secteur private equity ni des opérateurs qui agissent dans la City tout en ayant un domicile fiscal à l'étranger.
Ce que dit Nicolas Sarkozy. M. Darling répondait ainsi à l'aile gauche de son parti mais surtout aux orientations de Nicolas Sarkozy. Le Président français n'entoure ni de mystère ni de formules sibyllines sa conception de la politique industrielle, de la politique de concurrence et de la politique monétaire de l'Europe. Il a fait plusieurs déclarations, il a donné plusieurs interviews et il a prononcé sur ces thèmes deux discours très médiatisés dans son pays, l'un le 23 juin à l'occasion du « Salon de l'aéronautique » (Bourget), le second le 1er juillet au Palais des Congrès de Strasbourg. J'en tire quelques éléments relatifs aux politiques citées.
M. Sarkozy ne parle pas de «patriotisme économique» au sens national, mais plutôt de patriotisme européen. Son opération/éclair à propos de la concurrence visait essentiellement la concurrence des pays tiers, parfois anormale, à son avis. Il réclame «une Europe qui se donne les moyens d'agir et de se protéger»; la concurrence «ne doit pas être l'unique horizon des politiques européennes» ni empêcher les Etats de sauver leurs entreprises. L'Europe doit être en mesure « d'agir contre le dumping, instaurer une préférence communautaire, mettre en œuvre des politiques industrielles» et ne plus «se diluer dans un élargissement sans fin». Certaines de ses affirmations provoquent et étonnent: «La naïveté, c'est fini, la réciprocité commence (…) Vous voulez que l'Europe ouvre ses marchés ? Nous les ouvrirons à la minute où vous ouvrirez les vôtres ». Et il suggère de réfléchir à une sorte de fiscalité différenciée à l'égard des produits importés «avec la même liberté d'interprétation que celles que s'accordent nos amis américains, chinois, indiens ou brésiliens». La France n'entend pas imposer ses vues, mais en discuter avec ses partenaires, dans le cadre communautaire.
La question monétaire est vue par M. Sarkozy dans le même esprit: l'UEM (Union économique et monétaire) doit gérer sa monnaie selon les critères utilisés ailleurs, c'est-à-dire au service de son économie: «Nous n'avons pas créé la deuxième monnaie du monde pour qu'on ne puisse plus construire un seul avion sur le sol européen» à cause de la dépréciation du dollar («les frais des constructeurs européens sont en euro mais ils vendent en dollars»). Je cite encore: «Je demande que l'on fasse avec l'euro ce que font les Américains avec le dollar, les Chinois avec le yuan, les Japonais avec le yen, nos amis anglais avec la livre (…) On ne peut pas être la seule zone du monde où la monnaie n'est pas au service de la croissance».
Ses intentions à propos de la responsabilité de l'Etat dans la gestion d'entreprises dans des domaines essentiels comme l'énergie et l'aéronautique sont tout aussi explicites ; il en a parlé sans ambages à propos d'EADS (pour l'Airbus), d'Electricité de France, de Gaz de France, ainsi que, sous un angle explicitement européen, à propos de l'industrie militaire.
On le voit, les positions de départ sont bien tranchées. Comment réagissent les milieux industriels au niveau européen ? Je donnerai quelques indications dans mon prochain commentaire, à la lumière d'une réunion organisée récemment par le groupe des employeurs du Comité économique et social européen.
(F.R.)