Eviter la rupture. L'évolution est encore plus rapide que prévu. On parle de plus en plus non seulement des difficultés des négociations entre l'UE et la Turquie (sur ce point, la mise en garde du Parlement européen était éloquente), mais aussi de l'éventualité que le projet d'adhésion soit abandonné. J'estime depuis longtemps que les deux parties se rendront compte, en négociant, qu'une solution autre que l'adhésion est préférable (pour la Turquie surtout) ; je l'ai écrit la dernière fois il y a une semaine (bulletin n. 9277). À présent, la viabilité même des négociations d'adhésion est mise en cause, et l'on commence à parler d'une volonté réciproque de rupture assortie de manœuvres visant à en rendre responsable l'autre partie (Werner Langen, parlementaire européen: la Turquie veut provoquer l'arrêt des négociations pour ensuite «en faire porter la responsabilité à l'UE»). Mon scénario est plus amical: négocier honnêtement jusqu'à la constatation, de commun accord, qu'un partenariat renforcé, ou une forme d'association à définir, est préférable. Mais le ton change, dans le sens des reproches réciproques et de la rupture. Espérons que les prochains entretiens à haut niveau et le rapport que la Commission établira au début novembre permettront d'apaiser les accusations et polémiques, et que les négociations évoluent jusqu'à changer d'objectif le moment venu.
Arguments très faibles. Il est normal que les partisans de l'adhésion se fassent entendre en même temps. Je citerai Joschka Fischer parce qu'il a été longtemps ministre allemand des Affaires étrangères, parce que son texte résume clairement et habilement les arguments pro-adhésion et parce que ce texte a été publié dans plusieurs Etats membres. Sa thèse est simple: l'UE doit élaborer une «grande stratégie européenne» pour l'Est de la Méditerranée et le Proche-Orient, et la Turquie y occupera nécessairement un rôle central aux niveaux politique, militaire, économique et culturel. La modernisation et la démocratisation, fondamentales pour la Turquie elle-même, serviront en outre de «modèle de transformation pour le monde islamique». L'attitude opposée à l'adhésion turque est, selon M. Fischer, «irresponsable» parce qu'elle pousse la Turquie à forger des alliances avec la Russie et l'Iran et que le sentiment d'être reléguée en marge de l'occident se propage en Turquie même. Sa conclusion: « Les relations entre l'Europe et la Turquie vont droit dans le mur. Ni l'une ni l'autre ne peuvent se permettre une collision qui n'est que trop prévisible».
À mon avis, ces arguments n'ont aucun poids. Tout ce que M. Fischer souhaite est possible dans un partenariat renforcé. Ce ne sont pas les réticences européennes (qui répondent à l'exigence de faire respecter les critères de Copenhague) qui amènent le peuple turc à voter pour un parti confessionnel, le gouvernement à ne pas reconnaître un pays de l'UE, et ainsi de suite. Ce sont des choix turcs, c'est la réalité du pays.
Odeur de pétrole. Quelles forces politiques et économiques sont favorables en Turquie au choix de l'occident ? Le chef de file est la Tüsiad, organisation des industriels, très active (dans le sens positif) à Bruxelles. La classe militaire pourrait être elle aussi sur une ligne pro-occidentale, car elle est la gardienne historique des principes laïques introduits par Atatürk ; mais les règles européennes sur la primauté du pouvoir civil affaiblissent son rôle. Ainsi, pour des raisons opposées, aussi bien la majorité de la population qui vote pour un pouvoir religieux que les militaires défenseurs de la laïcité deviennent de plus en plus méfiants.
Et que dire de l'affaire kurde, foyer puissant de réticences à l'égard des règles européennes qui protègent les minorités ? Interrogé à propos de l'action des Kurdes du Nord de l'Irak et de la possibilité que la Turquie intervienne dans cette zone pour contrôler le PKK, le ministre turc des Affaires étrangères Abdullah Gül a déclaré dans une interview récente à la presse américaine: « Nous ferons ce qui est nécessaire. Mon message est que si nos amis (c'est-à-dire les Américains et le gouvernement officiel irakien) ne nous aident pas, nous ferons nous-mêmes le travail ». Et l'on sait à quel point cette région sent le pétrole…
Accusations. Le général Yashar Buykanit, chef d'état-major, a déclaré devant l'Académie militaire d'Istanbul: « Le fondamentalisme islamique menace de plus en plus la laïcité et il faut prendre des mesures d'urgence pour le stopper », en ajoutant que les islamistes utilisent les règles européennes pour affaiblir le rôle des militaires, dans le but d'islamiser la société entière.
C'est la situation telle qu'elle apparaît du côté turc. Et du côté européen ? Le journal «El País», en publiant l'article de Joschka Fischer, a écrit dans un commentaire, à côté: «Le résultat (de l'adhésion turque) pourra être une Union très vaste, mais paralysée, avec un niveau réduit d'exigences démocratiques». Qui le souhaite ? Voir par ailleurs cette rubrique d'hier à propos de l'opinion d'Angela Merkel. (F.R.)