Etrange situation, pour un journaliste, rendre compte d'un débat sans pouvoir citer les orateurs ! Je précise: on peut les citer en tant que participants, mais sans indiquer qui a dit quoi. C'est mon cas aujourd'hui à propos du débat organisé mardi par l'association Eur-Ifri (directeur Pierre Defraigne) et conduit par une triade composée de Philippe de Schoutheete, ancien représentant permanent de Belgique, Jean-Victor Louis, professeur honoraire à l'Université libre de Bruxelles et un conseiller de la Commission européenne. Les débats d'Eur-Ifri sont en principe confidentiels, afin que la liberté de parole soit totale.
Je me limite à citer quelques résultats, à mon avis, significatifs de la discussion.
1. Le danger des coalitions en marge des traités. Les types de coopération qui se développent entre des groupes d'Etats membres en marge ou en dehors des procédures communautaires sont très nombreux et très diversifiés, et la question se pose: les coalitions entre certains Etats membres facilitent-elles la cohésion de l'Union, ou bien la détruisent-elles ? Les dangers des coalitions informelles sont nombreux: elles manquent de transparence ; elles échappent en tout ou en partie aux institutions européennes, à la méthode communautaire et aux règles démocratiques ; elles compromettent l'égalité entre les Etats membres ; elles provoquent des frustrations, voire même des rancœurs chez les exclus. En même temps, elles jouent parfois un rôle important (le Groupe de l'euro, par exemple) et elles peuvent rentrer à un moment donné dans le cadre de l'UE (traité de Schengen). La solution consisterait à rendre opérationnelles et efficaces les «coopérations renforcées» dans le cadre du Traité ; le traité constitutionnel l'avait prévu. Pour l'heure, les sessions formelles du Conseil ne jouent parfois que le rôle de «chambres d'enregistrement» de décisions déjà prises par quelques-uns.
2. Les frontières de l'Europe. L'impossibilité d'une réponse claire en faveur ou bien contre leur nécessité est une fois de plus apparue. Il faudrait reconnaître que les adhésions de certains pays postulants ne sont pas envisageables, mais il est en même temps impossible de dire explicitement à tel ou tel pays proche: tu ne pourras jamais devenir un Etat membre. Des solutions alternatives valables et satisfaisantes doivent d'abord être définies. En attendant, on reste dans le flou.
3. La sincérité européenne de M. Sarkozy. Deux thèses s'affrontaient. Selon l'une, Nicolas Sarkozy a un «problème de crédibilité», car les orientations qu'il a présentées dans son discours du mois dernier à Bruxelles sont très éloignées de ce qu'il avait dit auparavant au sujet de l'Europe. Donc, méfiance. Selon l'autre thèse, il faut se féliciter de son évolution ; auparavant, il répétait sur l'Europe les banalités démagogiques que l'on entend à longueur de journée, mais dès qu'il a approfondi la question, il a abouti à des résultats positifs et à un projet de relance qui a son intérêt. L'influence de ses conseillers européens Michel Barnier et Alain Lamassoure ? Rien de mal à cela ; il a eu le mérite de bien les choisir, d'en assimiler les suggestions et de maîtriser aujourd'hui les dossiers, y compris celui du financement de l'UE qui est loin d'être simple.
Il était toutefois évident que, parmi les participants au débat, certains doutes subsistent.
4. Succès et crises. Faut-il mettre l'accent davantage sur les grands succès de la construction européenne, indiscutables et pourtant méconnus, ou sur la gravité de la crise actuelle ? La conclusion était: il faut faire les deux (moi, je trouve que de la crise on en parle même trop et que la réalité des résultats est négligée).
5. Les «préférences collectives». C'est avec grand plaisir que j'ai retrouvé ce concept dans le débat et que j'ai constaté qu'il trouve beaucoup de défenseurs passionnés (par exemple, le parlementaire européen Pierre Jonckheer). J'ai l'intention de revenir sur ce que j'ai entendu, à la lumière aussi du Doha round et du nouveau document de la Commission européenne sur la compétitivité internationale de l'Union.
Je ne veux pas terminer sans citer, en indiquant dans ce cas les noms des «responsables», deux phrases percutantes qui n'ont rien d'embarrassant pour leur auteur, au contraire. Ainsi, Philippe de Schoutheete a souligné que le «principe de subsidiarité» doit aller dans les deux sens: il interdit à l'Europe de se mêler de ce qui est mieux réglé dans un cadre plus restreint, mais il impose de retenir le niveau européen là où il est plus efficace. Il a cité l'exemple de la politique énergétique. De son côté, Jean-Victor Louis a mis en garde contre la dégringolade actuelle du slogan (en lui-même excellent) «unis dans la diversité». L'on risque, avec l'excès de coalitions en marge du cadre formel de l'Union (voir plus haut le point 1), d'avoir la diversité sans l'union.
(F.R.)