Ronda, 19/07/06 (Agence Europe) - « J'ai peur que l'Europe politique soit morte, et ça ne me fait pas plaisir de dire ça », a déclaré 18 juillet le socialiste français Michel Rocard, à l'occasion des Universités d'été du Parlement européen consacrées cette année au futur de l'Europe. Le député européen exprime sa crainte que la vision d'une « Europe puissance » soit définitivement enterrée par des États membres entrés dans l'UE pour en faire une « grande Suisse », un ensemble économique performant et plurilingue mais un nain politique. Or, selon l'ancien Premier ministre français, l'aventure européenne reste unique et a produit un « acquis énorme », et pourrait même, à travers son expérience de la recherche permanente du consensus, servir d'exemple pour contribuer à réduire certains déséquilibres internationaux.
Michel Rocard a déploré le faible poids de l'Europe sur la scène politique internationale et son incapacité à parler d'une seule voix et d'une voix forte. « Israël s'embrase ! », a-t-il lancé, en jugeant « inacceptable » la réponse du Conseil de l'UE à la crise actuelle (voir autre nouvelle et EUROPE n° 9234) qui n'est « même pas capable de dire à Israël: vous en faites trop, ça se retournera contre vous ». Par ailleurs, pour Michel Rocard « le problème de la sécurité » de l'Europe « reste posé » et prend sa source dans l'affrontement entre deux visions: l'idée, chère à la France du Général du Gaulle, selon laquelle « l'Europe peut assurer sa propre sécurité » grâce à la force nucléaire, et la vision d'une Europe alignée sur la puissance militaire américaine à travers l'OTAN. Quant aux politiques internes à l'UE, M. Rocard dénonce les faiblesses des perspectives financières 2007-2013 et fixées à « 1,049 % » du Produit intérieur brut (PIB) de l'UE, alors qu'« on ne s'en tirera jamais à moins de 2% ».
L'Europe peut néanmoins faire valoir des « réalisations inouïes », a expliqué Michel Rocard, qui a évoqué l'amitié franco-allemande et les processus de réconciliation entre l'Irlande et le Royaume-Uni, l'Allemagne et la Pologne, la Hongrie et la Roumanie. Et l'Europe « n'a pas fini de produire des résultats », dit-il, en citant notamment la création d'une « police des frontières » et de l'« euro ». Michel Rocard voit dans l'UE un « objet constitutionnel non identifié » et doté d'un « corps de règles extraordinaires et les meilleures du monde », notamment dans le domaine des droits de l'homme et de la concurrence. Résultat: « tout le monde veut en être » et « on n'arrive pas à dire non ! », plaisante-t-il en disant « oui » à l'adhésion de la Turquie.
L'Europe évolue dans un monde dominé par les « déséquilibres », a rappelé Michel Rocard, en mettant d'abord en cause « le maître du système » qui « n'a pas conscience de sa responsabilité »: les Etats-Unis. Leur tendance à réagir par « une approche militaire » compromet la lutte contre la prolifération et prive l'Occident de « toute autorité morale pour prêcher le désarmement » vis-à-vis de l'Iran et de la Corée du Nord, déplore-t-il. Sur le plan économique, les Etats-Unis font face à un surendettement dangereux (taux de 240 % par rapport au PIB en 2002) et « ne se maintiennent qu'en empruntant 2 milliards de dollars par jour », a lancé l'ancien Premier ministre français, pour qui « nous sommes sur un volcan: le tsunami financier menace ! » (allusion au retour à l'instabilité des marchés financiers: crises financières russe et asiatique, bulle boursière de l'Internet…).
Michel Rocard a relevé par ailleurs une évolution cruciale du capitalisme apparue dans les années 1980 et qui a renforcé les déséquilibres: le passage d'un « capitalisme intermédié », ou « capitalisme rhénan », qui tient compte des intérêts de tous les acteurs (entreprises, salariés, banques…), à un capitalisme actionnarial orienté sur la rentabilité financière. Nous avons assisté au « réveil de l'actionnaire », a expliqué le socialiste français en évoquant l'apparition des « fonds de pension », des « hedge funds » et des « fonds d'investissement » (selon lui, les « plus brutaux ») qui, avec des exigences de 15% de rentabilité, exercent sur les entreprises « une pression énorme » en amputant leurs budgets de recherche et développement, en annihilant la conscience d'entreprise et en poussant à « l'externalisation des coûts » à travers la création de filiales « pauvres et peu syndiquées ». Voilà « la naissance de la précarité du travail », a déclaré M. Rocard.
Y-a-t-il une sortie à la crise rampante ? Sur le plan économique, il faut rétablir les éléments « correcteurs » du système capitaliste « qu'on nous a démoli », a martelé Michel Rocard, qui a cité en particulier « la sécurité sociale » qui humanise et stabilise et le rétablissement du pouvoir d'achat des travailleurs. « Le non-marchand » - que ce soit la culture, l'éducation ou la santé - « doit également avoir sa place », et il faut aussi intégrer les « facteurs écologiques », a-t-il ajouté. Sur le plan politique, Michel Rocard a dénoncé « l'échec » de l'emploi de la force, comme en témoignent les conséquences de l'intervention américaine en Irak. Il a souhaité donner la priorité au « soft-power », à la négociation d'accords internationaux pour désamorcer les grands déséquilibres internationaux, et pour cela, a-t-il conclu, « l'Europe est le meilleur expert au monde ».