login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 8995

Quelle est la position de Jacques Delors sur les ambitions et les objectifs de la «grande Europe» ? Il l'a exposée à plusieurs reprises, mais ce n'est pas un exercice inutile d'y revenir (en tenant compte de ses mises au point successives), en prévision de la réflexion globale sur l'avenir de l'Union européenne décidée par les chefs de gouvernement. Sa vision se prête, pour les esprits superficiels, à être comprise de travers. On lui a reproché de préconiser la classique «Europe à deux vitesses», dans laquelle certains Etats membres seraient en première division, d'autres en deuxième. Ce n'est pas ça du tout. Il lui est arrivé ce que Paul Valéry avait ainsi décrit: « Ni lu ni compris - aux meilleurs esprits - que d'erreurs promises ». En fait, ce que Jacques Delors indique comme ambitions et objectifs communs à tous représente l'essentiel. Tous les Etats membres, qu'ils soient vingt-cinq ou trente ou davantage, y participeraient pleinement. Les réalisations supplémentaires seraient celles qu'il est, à son avis, irréaliste d'envisager tout de suite pour tous ; certains ne souhaiteraient pas y participer, d'autres ne le pourraient pas. Mais les portes resteraient ouvertes. Le but est d'éviter que des réalisations soient bloquées ou retardées parce que l'un ou l'autre Etat membre ne voudrait ou ne pourrait pas suivre. Dans ce cas-là, avance qui le veut et le peut, avec toutes les garanties appropriées pour les autres.

Dans le résumé qui suit, je me réfère essentiellement au texte de ses Mémoires ; les «ambitions raisonnables» pour la grande Europe sont, à son avis, au nombre de trois.

L'espace de paix et de stabilité. Cet espace implique la stabilité des frontières, avec une coexistence active entre populations majoritaires et minorités. Il exige « un effort exceptionnel dans les Balkans » en représentant pour ces pays une « révolution historique ». Ce premier objectif comprendrait les «critères de Copenhague» (liberté, démocratie, droits de l'homme, etc.) ainsi que la sécurité interne «puisque la criminalité s'est internationalisée et que nous souffrons tous des mêmes maux ».

Un cadre pour le développement durable et équitable. Cet objectif couvre tout ce qu'on appelle d'habitude l'Europe de l'économie. Mais, pour Jacques Delors, il ne correspond pas simplement à un grand marché sans frontières, étendu à 500 millions d'habitants ou davantage. Pour lui, « un espace-marché de 500 millions d'habitants ne peut fonctionner sans règles qui s'imposent à tous et qui soient respectées ». Si le grand marché a été pour l'essentiel achevé en 1985, ce n'est pas parce qu'on a décidé de supprimer les frontières mais parce que ce marché repose sur un triptyque: la compétition qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit. Ce triptyque doit être développé et renforcé. La coopération a fonctionné dans les politiques structurelles grâce au partenariat avec les régions ; il faut l'étendre à la politique macro-économique (en guérissant la jambe malade de l'Union économique et monétaire) et à la recherche (parce qu'aucun de nos pays n'a la taille suffisante pour tout faire). La solidarité est tout autant nécessaire. Selon Jacques Delors, «on n'aurait jamais fait le marché unique si le montant des politiques structurelles n'était pas passé de 5 à 33 milliards d'euros en quinze ans. Mais ce n'est pas uniquement une question d'argent. Des responsables locaux et régionaux ont vu que l'Europe existait ; ils n'attendaient pas seulement des fonds, mais proposaient des innovations et échangeaient des expériences.» C'est la voie à développer.

Respect et expression enrichie des diversités. Les identités, les langues et les cultures de chacun doivent être sauvegardées. Jacques Delors a été le premier à les inclure parmi les objectifs de la construction européenne: «Rien ne doit être effacé d'une histoire mouvementée, ni le schisme d'Orient ni les conquêtes ottomanes et autres… L'Europe doit devenir de plus en plus riche de ses spécificités et ses dialogues ».

Ce n'est pas l'avant-garde. Voici les trois objectifs. Quant aux progrès politiques et autres, la réponse de M. Delors s'appelle « différenciation ». Dès la relance de 1985, l'Europe a progressé parce que certains pays ont été plus loin que les autres. Les dispositions de l'Union économique et monétaire n'auraient pas été adoptées s'il avait fallu que la Grande-Bretagne et le Danemark donnent leur accord. Le protocole social ne serait pas né en l'absence de l'opting out consenti aux Britanniques. L'euro ne circulerait pas aujourd'hui entre douze Etats membres s'il avait fallu attendre un accord unanime. Des possibilités analogues doivent être ouvertes dans d'autres domaines, mais il doit être clair pour tous que « l'on se propose de faire avancer l'Europe, et non pas de découper le projet en plusieurs aventures parallèles ou différentes». La formule de l'avant-garde est donc rejetée. Chaque pays aurait vocation à rejoindre le groupe, comme la Grèce l'a fait pour la monnaie unique.

C'est une vision qui pourra susciter des réserves. Mais la réflexion a été engagée ; que chacun mette ses cartes sur la table. Jacques Delors (voir aussi cette rubrique d'hier et d'avant-hier) l'a fait. (F.R.)

 

Sommaire

JOURNEE POLITIQUE
INFORMATIONS GENERALES