Davantage de « oui » au Luxembourg que de « non » en France. Le cadeau supplémentaire que Jean-Claude Juncker a fait à l'Europe à l'issue de sa présidence du Conseil européen (et du Conseil Ecofin) a été l'approbation de la Constitution européenne par le peuple luxembourgeois. Tous les commentateurs ont considéré ce résultat comme le fruit de l'engagement personnel du Premier ministre et plusieurs ont mis l'accent sur la difficulté de l'entreprise après le «non» français, compte tenu de l'influence psychologique puissante des événements de France sur les habitants du grand-duché. M. Juncker ne l'avait pas caché: « Mon pays est sensible à ce qu'on dit de l'Europe dans les pays avoisinants ; avoir vu la France voter non a donné lieu chez de nombreux Luxembourgeois à des interrogations ». Un certain nombre de commentaires ont mis l'accent sur le caractère prétendument étriqué de l'approbation. M. Juncker avait prévu cette mystification journalistique, car dès dimanche soir il avait exercé son ironie à ce propos en déclarant aux journalistes: « Le résultat (luxembourgeois) permettrait de lui apporter une description qui rappellerait celle qui fut apportée au résultat français. Vous êtes nombreux, très nombreux, à avoir dit et écrit, lorsque les Français ont dit Non avec un pourcentage inférieur au oui luxembourgeois, qu'il s'agissait d'un raz de marée», et il avait invité à comparer les titres qui avaient commenté le résultat en France à ceux qui allaient commenter celui du Luxembourg. Cette comparaison, chacun peut encore la faire pour son édification personnelle.
Influence sur la réflexion européenne. M. Juncker avait aussi adressé un clin d'œil à ceux qui ne perdent pas une occasion pour affirmer l'égalité de tous les Etats de l'Union: « Il revient à ce scrutin luxembourgeois toute l'importance qui fut accordée à l'expression de la volonté majoritaire des Français et des Néerlandais» (ce qui néglige quelque peu le principe de la double majorité, Etats et population, introduit comme règle dans le projet de Constitution). Le point essentiel, repris par toutes les institutions (voir notre bulletin n° 8988), est que le résultat luxembourgeois « permet de garder le traité constitutionnel à l'ordre du jour de l'UE » et qu'il influencera « la phase d'explication, de débat et de controverse qui doit se dérouler dans d'autres Etats membres ». Il prouve, selon le président de la Commission, M. Barroso, «qu'une majorité d'Etats membres considèrent que le traité constitutionnel répond à leurs attentes en ouvrant la voie à une Europe plus démocratique, plus transparente, plus efficace et plus forte sur la scène mondiale», ce qui représente un démenti cinglant aux proclamations des partisans du «non» en France, selon lesquels ce non aurait ouvert la voie à un rejet européen généralisé. Je ne crois pas à une résurrection de la Constitution telle quelle, et le silence des Etats membres qui ont suspendu les procédures de ratification est significatif ; le «non» de la majorité des Français a affaibli surtout leur pays. La manière de sauver ce qui le mérite dans le traité constitutionnel est à définir dans la période de réflexion qui s'ouvre et qui a déjà donné lieu à des initiatives. Il vaut mieux, en attendant, s'en tenir à la formule souple de Daniel Cohn-Bendit et de Monica Frassoni sur « la nécessité de poursuivre le processus en vue d'obtenir une Constitution pour l'Europe ». Mais M. Juncker a raison en estimant que le résultat luxembourgeois influencera la réflexion qui s'engage.
Le rôle de M. Juncker. Il est plus malaisé d'évaluer les enseignements à tirer du semestre luxembourgeois à propos du fonctionnement du Conseil. L'engagement personnel permanent de Jean-Claude Juncker (et de quelques-uns de ses collaborateurs directs) plaide-t-il pour ou contre la fonction d'un président de longue durée du Conseil européen, dégagé de toute responsabilité nationale ? Il existe des éléments dans un sens comme dans l'autre (voir cette rubrique d'hier). M. Juncker garde la fonction de président du Groupe de l'euro, qui lui a été confiée pour deux ans, dans la mesure où il reste ministre luxembourgeois des Finances. Et il faut aussi considérer que le président britannique du Conseil Ecofin ne siège pas dans cet Eurogroupe, le Royaume-Uni ne participant pas à l'euro. La situation sera-t-elle plus délicate d'ici six mois, lorsque le président du Conseil Ecofin fera partie du groupe de l'euro présidé par M. Juncker ? Combien de points d'interrogation ! Et comme il est difficile d'élaborer des règles générales en faisant abstraction des personnes ! Je reste de l'avis qu'il serait totalement illogique pour l'Europe de ne pas utiliser les capacités, l'expérience européenne et les connaissances de Jean-Claude Juncker, s'il est disponible. Mais comment ? Dans quelles conditions ? J'avoue que je n'ai pas de réponse. Pour le moment, il concentre ses efforts sur la gouvernance économique de la zone euro et sur l'équilibre à améliorer entre les tâches du Groupe de l'euro et celles du président de la Banque centrale européenne. S'il obtient des résultats tangibles, il aura bien mérité de l'Europe et prouvé l'utilité des présidences de longue durée. (F.R.)