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Bulletin Quotidien Europe N° 8979
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Quelques remarques critiques sur l'Europe future vue par Tony Blair

Comme le débat sur la nature et l'avenir de l'Europe est déjà en cours (voir cette rubrique d'hier), il faut voir aussi clair que possible dans les positions en présence, sans se laisser impressionner par le vernis des affirmations de principe sur la fidélité à la construction européenne. Dans ce dernier exercice, Tony Blair a séduit et il a par moments convaincu. Il a invoqué un débat franc et ouvert et en même temps serein, qui ne soit pas « un mélange d'insultes et de questions personnelles ». Essayons de lui donner satisfaction.

Les sous-entendus du Sommet. Il est incontestable que les critiques du comportement de la délégation britannique lors du dernier Sommet, par d'autres participants et par certains commentateurs (moi compris), avaient un ton particulièrement vif qui ne respectait pas le «langage diplomatique» et attribuait explicitement à M. Blair la responsabilité de l'échec. Le président du Conseil européen, Jean-Claude Juncker, s'en est ensuite expliqué devant le Parlement: « Le 18 juin, tôt le matin, après le Conseil européen, j'étais très triste, triste de ne pas avoir su éviter l'entrée de l'Europe dans une crise. J'étais triste et je l'ai montré. Je lis parfois que je n'ai pas été diplomatique. Mais je n'ai aucune envie d'être diplomatique lorsque l'Europe est en crise. Aucune envie, aucune (…) Nous ne sommes pas des machines, nous sommes des êtres humains, avec des déceptions et des désespoirs.» Ces phrases n'appellent pas de commentaires, sinon pour confirmer que l'échec du Sommet a été déterminé par le comportement britannique. Je suis conscient que certaines forces politiques estiment que Tony Blair avait raison et qu'il est, à leur avis, positif que les «perspectives financières» en discussion n'aient pas été approuvées. Je dis simplement que les revendications britanniques conduisaient inévitablement au blocage, car la structure des dépenses communautaires ne se modifie pas en une nuit: elle demande des réflexions et des négociations longues et complexes.

La « déclaration » dévoilée. Quelques jours plus tard, dans son opération de charme devant le Parlement européen, Tony Blair a affirmé n'avoir « jamais dit qu'il fallait mettre fin maintenant à la PAC ni qu'il fallait la renégocier toutes affaires cessantes ». Son but était d'obtenir qu'un processus soit entamé, permettant de disposer d'une nouvelle structure budgétaire déjà dans la deuxième partie de la période couverte par les prochaines perspectives financières (2007-2013), « sinon nous nous retrouverons en 2014 sans qu'aucun changement de fond n'ait été décidé et encore moins appliqué ». Doit-on comprendre qu'un engagement de principe du Sommet à mettre à l'étude les changements souhaitables aurait été pour lui suffisant ? Non, il réclamait davantage.

Pourquoi je l'affirme de façon aussi ferme ? Parce que le président du Conseil européen, allant au-delà des habitudes de réserve généralement respectées à propos du déroulement des débats entre les chefs d'Etat ou de gouvernement, a dévoilé en détail devant le Parlement européen la « déclaration » qu'il avait proposé d'ajouter au compromis chiffré. La voici: « il est nécessaire de réfléchir d'une manière plus appropriée sur la façon dont le budget européen répond aux défis futurs auxquels doit faire face l'Union européenne ainsi qu'aux priorités de nos citoyens. Une telle réflexion globale devrait conduire à une réforme de tous les aspects du budget.» Et M. Juncker a ajouté: « Tous les aspects du budget, cela veut dire également la politique agricole commune ». Une perspective pour un avenir vague ? Une fois de plus: non. Le projet de déclaration précisait que, sur la base d'un rapport à demander à la Commission, «le Conseil européen prendrait les décisions appropriées, y compris des ajustements possibles des perspectives financières de la période 2007-2013 ». M. Juncker avait même précisé: à partir de 2009. Et il avait commenté: « Je voulais vous le dire parce que personne ne vous l'a dit, et parce que vous risquez d'entendre une autre explication sous peu ».

Trois remarques essentielles. Les faits sont donc clairs: Tony Blair ne se satisfaisait pas du maintien du « chèque britannique » à son niveau actuel, sans dégressivité et de l'engagement du Sommet à réexaminer l'orientation du budget européen avec la possibilité d'introduire des changements déjà au milieu de la période 2007-2013. Il entendait exploiter à fond la faiblesse de la France après le rejet de la Constitution. Ces faits n'enlèvent évidemment rien au droit, pour Tony Blair et pour ceux qui en partagent les vues, d'estimer que les perspectives financières proposées étaient mauvaises. Mais avec trois remarques:

1) le compromis Juncker, après les dernières mises au point, était accepté tel quel par «au moins vingt Etats membres sur vingt-cinq» (M. Juncker dixit) et par la Commission européenne (qui avait elle aussi proposé une déclaration analogue à celle de la présidence) ;

2) le rejet de ce compromis a anéanti l'effet politique et psychologique qui aurait permis de faire comprendre aux opinions publiques que, malgré le gel de la Constitution, l'Europe maintient ses ambitions et ses objectifs. Les médias ont submergé le public d'informations et commentaires sur l'Europe en crise, allant jusqu'à exprimer des doutes sur la survie de l'Union ;

3) le rejet du compromis Juncker risque d'être très préjudiciable pour les nouveaux Etats membres. Si le blocage actuel n'est pas rapidement surmonté, ces pays ne pourront pas bénéficier au début de 2007 ni des financements régionaux ni des financements agricoles auxquels ils ont droit. Il est vrai que M. Blair n'a pas demandé de réduire les soutiens régionaux qui leur ont été promis, mais en l'absence des perspectives financières les textes d'application ne seront pas prêts en temps utile, et le régime des budgets annuels à approuver par le Parlement ne pourra pas introduire les nouveaux financements. Quant aux financements agricoles, les faits prouvent que pour la Pologne et plusieurs autres pays d'Europe centrale et orientale, ils sont urgents et essentiels pour l'équilibre territorial et pour la protection de la nature. Le démantèlement hypothétique de la PAC serait désastreux pour eux.

Je considère comme très importantes ces trois remarques préliminaires, même si le comportement de Tony Blair indique que, de son point de vue, elles sont négligeables ou du moins secondaires.

Trois lacunes du projet Blair. Il reste à examiner l'essentiel: le projet d'Europe qui ressort du discours-programme du Premier ministre britannique est-il positif et viable ? Je ne suis pas inconscient au point d'essayer de donner une réponse en une demi-page de cette rubrique. C'est l'objet du grand débat qui vient à peine de s'ouvrir et qui impliquera des personnalités bien autrement qualifiées, sages et compétentes qu'un modeste commentateur. Je me limiterai donc à quelques observations.

A. La présentation par Tony Blair des défauts et des lacunes de l'Europe actuelle partage avec beaucoup d'autres une erreur assez répandue: attribuer à l'Europe des responsabilités qui ne sont pas les siennes. Un petit exemple, il est vrai que c'est triste et humiliant de constater que le continent qui a appris au monde la notion d'université et a pendant des siècles dominé dans ce domaine, n'a aujourd'hui que deux seules universités dans la liste des vingt premières du monde (elles sont d'ailleurs l'une et l'autre britanniques). Or, cette situation ne dépend en rien du budget communautaire. L'Europe fait ce qu'elle doit: le programme Erasmus, les chaires Jean Monnet. Attribuer à l'UE le déclin de certaines universités nationales n'a aucun sens. Ceci n'est qu'un exemple d'un discours très large qui avait été approfondi et développé à propos de la stratégie de Lisbonne : ce n'est pas l'Union qui peut effectuer les réformes qui s'imposent dans les Etats membres. La révision de la stratégie de Lisbonne se fonde sur les responsabilités nationales et sur l'implication des parlements et de la société civile de chaque Etat membre. La tâche de l'Europe concerne les lignes générales et la coordination des politiques à mettre en œuvre. L'apport budgétaire de l'UE ne représente pas l'essentiel ; indispensable dans quelques cas (les réseaux transeuropéens et certains projets de recherche notamment), il est, pour les réformes, accessoire. Le contenu des politiques dépend des choix des peuples au moment des élections ; le pays d'un peuple qui élit une majorité de gauche ne suivra pas les mêmes orientations que le pays voisin qui choisit une majorité de droite. Ce ne sera certes pas le leader du pays européen où la démocratie est la plus ancienne et fonctionne le mieux (je parle du Royaume-Uni) qui voudra nier l'importance des élections nationales. L'efficacité des réformes et l'assainissement des finances publiques ne sont d'ailleurs pas nécessairement liés aux choix politiques. La mode va, depuis quelque temps, dans le sens de la diminution de la part de l'Etat dans le PIB national, mais les Etats membres nordiques ont assaini leurs économies tout en augmentant le pourcentage du PIB confié à l'Etat et en sauvegardant leur inspiration réformatrice sociale-démocrate. La manière dont l'argent public est utilisé, l'efficacité de l'administration et l'absence de corruption sont les facteurs déterminants du succès.

B. Dénoncer le mécontentement des peuples et leurs protestations contre l'Europe comme si l'une et les autres allaient toutes dans la même direction, est une analyse superficielle et, en définitive, démagogique. En France, par exemple, le grief essentiel fait à l'Europe était d'être trop libérale et de ne pas protéger suffisamment contre la mondialisation ; les recettes de Tony Blair ne susciteraient pas l'enthousiasme des citoyens qui ont voté contre la Constitution.

C. La plupart des pro-européens estiment que la meilleure voie pour faire face aux défis actuels réside dans une augmentation raisonnable du budget de l'UE. Tony Blair n'en a pas touché mot dans son discours et n'a pas eu à s'en expliquer devant le Parlement car aucun parlementaire ne lui a demandé explicitement s'il maintient le plafond budgétaire de 1% du revenu de l'UE. C'est donc un journaliste qui l'a posée, cette question, dans la conférence de presse finale, et Tony Blair a indiqué clairement qu'il n'a pas changé d'opinion sur le respect du plafond.

Je tâcherai de rendre compte dans les prochains jours d'un choix de réactions significatives au « programme pour l'Europe » du Premier ministre britannique.

(F.R.)

 

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