Bruxelles, 22/06/2005 (Agence Europe) - Salué au début et à la fin de son discours par une ovation des députés européens débout, le Président du Conseil européen, Jean-Claude Juncker, a brossé le 22 juin devant le Parlement européen un tableau détaillé des efforts prodigués par sa présidence pour essayer de parvenir à un accord à 25 sur les perspectives financières 2007-2013, dans la nuit du 17 au 18 juin à Bruxelles. En janvier dernier, a-t-il dit aux députés, j'avais prévu qu'un tel accord serait très difficile, et « j'avais vu juste », « j'avais aussi dit qu'un échec ne serait pas l'échec de la présidence », et là, « j'avais vu juste à moitié: c'est un échec pour l'Europe, mais aussi pour la présidence. (…) Ceux qui en portent la responsabilité disent qu'il n'y a pas de crise, mais je vous dis que la crise est profonde ». Dans un discours d'une grande franchise et conviction, marqué par la déception mais souvent teinté d'humour, le Premier ministre luxembourgeois s'est avoué « triste de ne pas avoir pu éviter cette crise ». Et il s'est écrié: « on me dit que je ne suis pas très diplomatique. Je n'ai aucune envie d'être diplomatique lorsque l'Europe est en crise. Je n'ai aucune envie de jouer un rôle. Nous voulons tous jouer les diplomates, et alors les gens ne nous comprennent pas, ils croient que nous sommes des machines ». « Aux heures matinales du 18 juin, je n'ai pas eu la force ni la grandeur de lancer un dernier appel (à un accord sur les perspectives financières): n'est pas de Gaulle qui veut », a expliqué M. Juncker, en reconnaissant: à un certain moment, « j'ai senti mes convictions ébranlées, mais après avoir reçu des milliers de lettres (…), je me sens plus déterminé que jamais ». Chaleureusement applaudi par la plénière, M. Juncker a insisté: « Notre génération n'a pas le droit de défaire ce que les générations précédentes ont fait. Les générations qui vont suivre auront besoin d'une Europe politique, sinon elle ira à la dérive - d'une Europe solidaire, sociale, compétitive, forte à l'intérieur et à l'extérieur. Alors, vieux Européens qui êtes des Européens convaincus: allez-y, courage ».
Jean-Claude Juncker a raconté sa saga de président négociateur. Avant le sommet, j'ai reçu bilatéralement mes collègues à Luxembourg, pour un total de 50 heures, auxquelles il faut ajouter 15 heures de négociations au Conseil européen, a-t-il rappelé, en commentant: « très honnêtement, on ne peut pas faire plus, et ceux qui viendront après moi feront moins ». Au Sommet, on était arrivé à un budget de 1,056% en crédits d'engagements et de 1% en crédits de paiements, et j'ai l'impression que « ce volume global était accepté: c'est déjà ça. Tout futur compromis s'éloignera de ces chiffres de seulement quelques millimètres, et j'aurais préféré qu'on avance de ces quelques millimètres » le 18 juin à Bruxelles, a-t-il ajouté. Lors des discussions avec mes collègues, « personne n'a exigé le maintien du chèque britannique tel qu'il est, personne », a assuré M. Juncker, en précisant: le compromis final prévoyait un chèque britannique « exactement comme avant vis-à-vis des anciens Etats membres, alors que le Royaume-Uni aurait financé la politique de cohésion dans les nouveaux Etats membres, comme il est normal, mais pas la PAC, sur laquelle Londres porte un regard particulier ». Ceci aurait signifié que le Royaume-Uni aurait eu un chèque de 5,5 milliards d'euros, ce qui est plus que le montant reçu de « 1984 à Fontainebluff (ironie sur la décision du Sommet de Fontainebleau sur le rabais britannique) jusqu'en 2005 ». Au départ, j'avais proposé un gel du chèque à 4,7 milliards, ce qui aurait permis de « corriger d'un milliard la contribution nette des Pays-Bas et d'alléger le fardeau budgétaire de l'Allemagne et de la Suède », a noté M. Juncker, en s'écriant: « Les Pays-Bas savaient que l'intention de la présidence était d'alléger leur contribution d'un milliard par an, mais nous n'avons pas pu le faire parce que le Royaume-Uni n'était pas prêt à ajuster suffisamment son chèque ». Ah, si les six signataires de la lettre demandant de plafonner le budget à 1% de la richesse nationale s'étaient entendus sur les détails !, s'est exclamé M. Juncker.
Quant au contentieux sur la PAC, M. Juncker a expliqué: la présidence avait proposé une déclaration du Conseil européen indiquant qu'on allait réfléchir sur la manière d'assurer que le budget répond aux défis de l'avenir et aux priorités des citoyens, ce qui devait conduire à réexaminer « tous les aspects du budget » de l'Union. Donc, aussi la politique agricole commune, « mais pas la seule politique agricole commune », a-t-il insisté. « On a eu tort de rejeter ce paquet », a estimé M. Juncker, qui a encore détaillé: si on l'avait accepté, les dépenses PAC pour les aides directes et les mesures de marché dans l'UE à 15 seraient passées de 42 milliards en 2006 à 35 milliards en 2013, une baisse de 17% pour l'UE à 15 et de 5% pour l'UE à 25. « Quel chemin parcouru, quelle obstination de ne pas le voir ! », a-t-il commenté. Et il a demandé qu'on « cesse de dire n'importe quoi » à propos de la politique de la recherche, que l'on compare à la PAC, alors qu'on « ne peut pas comparer l'incomparable », puisque la PAC est « la seule vraie politique financée entièrement par le budget » de l'UE alors que la politique de la recherche est d'abord nationale. Selon notre proposition, et si les Etats membres respectent les engagements pris sur les dépenses publiques pour la recherche, sur la période des prochaines perspectives financières, on aurait dépensé 305 milliards pour la PAC et 524,25 pour la recherche, a martelé M. Juncker. Pour les politiques « orientées vers le futur », a-t-il ajouté, notre proposition comportait une hausse de 7,5% par an pour les dépenses liées aux objectifs de Lisbonne, de 15% pour les dépenses JAI et 2% pour la cohésion, avec une plus forte concentration dans les nouveaux Etats membres. A présent, sur les perspectives financières, il faudra essayer de « aller de l'avant, (…) sans casser les politiques communes, sans attentats à la politique de cohésion », a plaidé M. Juncker.
Au sujet du processus de ratification de la Constitution, M. Juncker (qui a rappelé que des « affaires très importantes » l'attendent au Luxembourg: allusion au référendum du 10 juillet) a souhaité que le grand débat européen préconisé par le sommet se déroule dans tous les Etats membres, qu'ils aient déjà ratifié, pas encore ratifié ou même rejeté la Constitution. « Il faut débattre de l'Europe, et je voudrais que la Commission européenne trouve toute sa place dans ce débat », comme gardienne « non seulement du traité mais de l'esprit du traité, de l'ambition européenne ». Et il a dit à M. Barroso: « je vous invite, je vous pousse, je vous presse d'en faire l'affaire de la Commission et la vôtre ». Le débat, a-t-il estimé, est entre deux conceptions, entre des personnes qui « se regardent en chiens de faïence » sans savoir dialoguer: ceux qui veulent une zone de libre-échange et pensent que l'Europe va déjà trop loin, et ceux qui veulent une intégration plus poussée et qui, « comme moi, pensent qu'elle doit aller encore plus loin ».
Jean-Claude Juncker avait commencé par esquisser les résultats positifs de sa présidence : réforme du Pacte de stabilité (comme président de l'Eurogroupe, « je veillerai à son interprétation judicieuse »), relance de la stratégie de Lisbonne, l'adoption pour la première fois de lignes directrices intégrées sur croissance et emploi (à « ceux qui veulent moderniser l'Europe en donnant l'impression que d'autres ne le veulent pas », M. Juncker a lancé: appliquons d'abord les décisions que nous avons prises avant d'en prendre de nouvelles), les nouveaux objectifs d'aide publique au développement (« je n'en suis pas peu fier, sachant que la décision était contestée »), l'amélioration des relations avec les Américains (« qui aurait pensé, il y a un an, il y a six mois, que nous serions capables de nous donner la main et trouver une ligne d'action commune » sur l'Irak), les « relations considérablement apaisées » avec la Russie, même si « les divergences persistent, et il faut le savoir ».
M. Juncker a aussi tenu à rappeler son respect pour le « triangle institutionnel », en indiquant: - avec la Commission, nous avons eu « un débat vertueux qui n'a jamais cessé », et ni nous ni elle, nous n'avons jamais rien proposé sans nous en être informés préalablement ; - avec le Parlement, nous avons travaillé « comme des jumeaux ». Le Parlement européen a « atteint sa maturité, c'est un grand parlement », a estimé M. Juncker, tout en disant à une salle clairsemée: « les visiteurs viennent chez vous pas seulement pour voir l'hémicycle, mais pour le voir rempli ».
EUROPE reviendra sur l'intervention du Président Barroso et le débat.