Philippe Busquin en première ligne. Aussi bien au sein du Parlement européen que de la Commission, il existe une tendance à considérer que le compromis Juncker sur les perspectives financières 2007-2013 était tellement ravageur pour le secteur de la recherche qu'en définitive son rejet a été positif. En d'autres mots: l'échec du Sommet de la semaine dernière était préférable à un résultat qui aurait compromis l'engagement de l'Union dans les activités d'avenir, et Tony Blair aurait eu raison en réclamant une révision de la structure même du budget européen. Dans le compromis Juncker, le chapitre «compétitivité pour la croissance et l'emploi» était effectivement le plus sacrifié, en passant de 121,9 milliards d'euros pour l'ensemble de la période (proposition de la Commission) à 72 milliards.
La position de la Commission comme collège avait été clairement exposée par son président le 15 juin (voir cette rubrique dans le bulletin n. 8970): la Commission acceptait le compromis Juncker car elle estimait prioritaire pour l'UE de disposer des «perspectives» et d'adresser un message positif à l'opinion publique, tout en jugeant insuffisante la dotation citée et en exprimant l'espoir qu'elle soit améliorée pendant les négociations sur le nouveau programme de recherche. Deux Commissaires s'étaient exprimés contre cette orientation. La majorité favorable était donc très nette, et on ne doit pas s'attendre, ni au niveau des Commissaires ni des services, à des prises de position officielles qui la contrediraient. Pour les parlementaires européens, le « devoir de réserve » n'existe pas, et ce n'est pas une surprise que Philippe Busquin, ancien Commissaire à la recherche et à présent rapporteur (ensemble avec M. Buzek) sur le nouveau programme de recherche, soit celui qui a pris position avec le plus de vivacité. Voici les passages essentiels de ce qu'il a confié à «Le Soir» de Bruxelles. D'après ses calculs, la dotation du nouveau programme de recherche aurait été ramenée à 44,4 milliards d'euros, alors que la Commission avait proposé, lorsqu'il était lui-même responsable de la recherche, 73 milliards (ce chiffre est devenu la dotation globale du chapitre «compétitivité pour la croissance et l'emploi »: qui couvre aussi les réseaux transeuropéens et l'éducation). A son avis, « il n'y a pas lieu d'accepter ces perspectives financières. Le sous-financement de la recherche ne fera qu'accélérer la fuite des cerveaux et il freinera la capacité d'innovation des entreprises européennes. 10.000 postes de chercheurs de haut niveau ne pourront pas être créés chaque année». A qui la faute ? M. Busquin n'hésite pas: « les instruments de Lisbonne paient pour le gel des crédits de la politique agricole commune. Chirac est le fossoyeur de l'histoire : il donne la préférence à une politique du passé sur une politique du futur.»
La recherche et l'agriculture, des alliés. Je ne partage pas la dernière partie du raisonnement de M. Busquin. Si l'activité agricole et le développement rural conditionnent la sauvegarde de la nature et de l'équilibre territorial en Europe, et représentent le rempart contre le gigantisme des agglomérations urbaines, la criminalité et la violence (voir cette rubrique d'hier), la science et l'agriculture doivent être des alliés et non des adversaires. Si l'objectif de la recherche est en définitive d'améliorer la qualité de la vie et l'avenir de l'humanité, la compétitivité économique ne peut pas être son but unique, mais son but doit être aussi la défense de la biodiversité, du climat, de la nature. La question est d'évaluer si le compromis Juncker étouffe ou non la stratégie de Lisbonne. Dans un premier effort d'approfondir la question, j'ai recueilli des opinions contradictoires. Celles de M. Busquin reflètent, avec quelques excès, une première thèse. La seconde ne conteste d'aucune manière l'importance et la signification de la recherche et reconnaît que sans crédits rien n'est possible, mais elle doute que l'injection d'une grande masse d'argent tout d'un coup soit indispensable. On risque de financer des firmes très riches qui n'en ont pas besoin mais qui sont heureuses de laisser à la collectivité la charge de la recherche. Et si l'argent est là, on le dépense: à la fin d'une année budgétaire, la bureaucratie est moins rigoureuse car elle n'aime pas laisser des crédits inutilisés. On m'a parlé de centres de recherches (nationaux, bien entendu) dont les 80% du budget vont aux dépenses de fonctionnement, et de grosses institutions sclérosées. Et aussi de projets identiques effectués dans plusieurs Etats membres, chaque institut étant jaloux de ses résultats (et de son financement). Exagérations ? Sans doute. Mais la recherche est d'abord un état d'âme, l'envie de découvrir, l'enthousiasme, et en plus le contrôle des résultats. Pour quelques gros projets, le financement européen est indispensable ; dans d'autres cas, la chasse aux doubles emplois et aux gaspillages est prioritaire. Le débat est ouvert. (F.R.)