Bruxelles, 05/10/2004 (Agence Europe) - Je viens d'une région périphérique de l'UE, l'Est de la Finlande, mais je me sens "politiquement et mentalement partie du noyau commun" européen, et c'est pour moi un privilège de participer à cette phase de la construction européenne, a affirmé d'emblée le Commissaire désigné à l'élargissement Olli Rehn lors de son audition, lundi, par la commission des Affaires étrangères du Parlement européen. Le benjamin de la future Commission Barroso (42 ans) a démontré, pendant plus de trois heures de dialogue avec les députés européens, sa familiarité avec les rouages des institutions européennes, qu'il a connues d'abord comme député européen (en 1995 et 1996), puis comme chef de cabinet du Commissaire Liikanen. Inlassablement et aimablement, il a répondu aux questions des députés sur la Turquie, à deux jours de la recommandation de la Commission Prodi (de laquelle il fait partie comme Commissaire aux entreprises et à la société de l'information), mais aussi à celles sur Chypre, la Bulgarie et la Roumanie, les Balkans occidentaux et les pays du "nouveau voisinage". Chaque candidat à l'adhésion sera jugé selon ses propres mérites, a-t-il répété à plusieurs reprises, en insistant sur le respect des droits de l'homme et des valeurs européennes. L'Europe, ce n'est pas seulement une question de géographie, mais de valeurs et de culture, a souligné M. Rehn. La libérale britannique Baroness Nicholson s'est demandé si le nouvel élargissement "devrait attendre l'entrée en vigueur de la Constitution" européenne et de ses dispositions sur les droits de l'homme, mais Olli Rehn a rappelé: pour la Commission européenne, il faut séparer le processus d'élargissement de celui de ratification de la Constitution, "même si dans la politique réelle les chefs d'Etat et de gouvernement voient une interface" entre les deux (allusion évidente au débat en cours surtout en France sur la ratification de la Constitution et l'ouverture de négociations avec la Turquie).
A propos de la Turquie, dès l'ouverture de l'audition, le président de la commission des Affaires étrangères Elmar Brok avait protesté: tout le monde a déjà le rapport de la Commission sauf les députés, à quoi bon, donc, le "show" de mercredi prochain à la Conférence des présidents? J'ai écrit au Commissaire Verheugen à ce sujet, a indiqué l'élu de la CDU.
«Comme membre du Collège actuel, je considérerai la demande d'adhésion de la Turquie en tenant compte des engagements historiques de la Communauté européenne et de l'évaluation du Parlement. Ce ne sera pas une décision facile, et je sais que la question divise les opinions publiques»,a dit pour sa part Olli Rehn. En s'exprimant en français, M. Rehn a remarqué: depuis le Conseil européen de décembre 1999 à Helsinki, Ankara a le statut de candidat à l'adhésion, et « il faut maintenir les perspectives européennes de la Turquie afin de poursuivre la mise en oeuvre des réformes en cours et à venir ». Nous ne devons pas non plus, a-t-il estimé, oublier une autre question posée à Helsinki, celle de la « capacité de l'Union à assimiler de nouveaux membres, pour maintenir l'élan de l'intégration européenne au service de l'intérêt général dans l'UE et dans les pays candidats». La Turquie est-elle européenne ? Nous avons répondu à cette question « il y a plus de quarante ans», a rappelé M. Rehn, en citant le Président de la Commission Walter Hallstein qui, en 1963, disait que la Turquie «fait partie de l'Europe», avec laquelle elle «établira des relations (…) régies par l'idée d'évolution».
Comme membre de la Commission Barroso, allez-vous vous sentir lié par la recommandation de la Commission Prodi à propos de la Turquie? A cette question de l'élu du Partido popular José Ignacio Salafranca, M. Rehn a répondu (en s'exprimant là en anglais, comme pendant la grande partie de son intervention): mon jugement dépendra surtout des progrès de la Turquie en matière de droits de l'homme et de libertés civiles; or, la Turquie a beaucoup fait pendant les deux dernières années, mais, par exemple, il y a encore des cas de torture et d'entraves à la liberté d'expression, raison pour laquelle, si le Conseil européen de décembre décide d'ouvrir des négociations d'adhésion, il faudra «certainement un mécanisme fort de monitoring» du respect des droits de l'homme . «Ceci devra être inclus dans la recommandation de la Commission», a-t-il ajouté (en répondant au conservateur britannique Charles Tannock, M. Rehn a noté que la Turquie a commencé à mener une lutte systématique contre la torture, et que 2 500 cas de soupçons de torture ont été traités par la justice). De même, M. Rehn s'est prononcé pour des périodes de transition et une «clause de sauvegarde permanente» concernant la libre circulation des travailleurs. Et, à Bastiaan Belder (Indépendance et démocratie, néerlandais) qui s'inquiétait de la liberté religieuse en Turquie, M. Rehn a répliqué: il y a eu des progrès en ce qui concerne le droit de pratiquer sa propre foi à titre individuel, mais beaucoup reste à faire, par exemple, pour ce qui est du statut légal des églises et de la formation de prêtres. L'Union «n'est pas la communauté d'une seule foi», s'est exclamé M. Rehn en répondant à Georgios Karatzaferis, membre grec du groupe Indépendance et démocratie (qui a aussi demandé: que se passera-t-il si la Syrie ou la Libye demandent d'adhérer?). La Turquie doit reconnaître «le massacre des Arméniens», s'est écrié pour sa part Ari Vatanen (PPE-DE, finlandais). Ce n'est pas un des critères politiques d'adhésion, a précisé M. Rehn, tout en estimant: ce serait très utile que ce problème soit abordé, peut-être d'abord au niveau académique.
Combien de temps dureront les négociations avec la Turquie? a demandé le libéral allemand Alexander Graf Lambsdorff, préoccupé par les déclarations du Premier ministre Erdogan qui, dans son interview au «Spiegel», parle non pas de quinze ans, mais de «cinq, sept ou dix ans» (voir EUROPE d'hier, p.4). Ce qui compte, c'est le contenu des négociations, pas le calendrier, lui a répliqué M. Rehn. L'issue des négociations sera-t-elle «ouverte» comme le souhaitent certains? Les députés se sont efforcés vainement d'obtenir une réponse nette du Commissaire désigné. En répondant au Vert néerlandais Joost Lagendijk, M. Rehn a affirmé: je ne crois pas au «déterminisme historique», et d'une certaine manière toutes les négociations sont ouvertes, car il n'y a «pas de ticket automatique pour la destination» finale et «pas de garantie sur le résultat». En même temps, il a insisté: «Nous sommes une communauté d'engagements, nous devons tenir parole». Et, sur un ton plus léger, il a commenté: si j'étais le manager d'une équipe de football de deuxième division qui a une chance de passer en première division, que feraient les patrons de l'équipe si je disais aux joueurs "vous n'y arriverez jamais?". Ils «vireraient le manager !». M. Rehn a répondu de la même manière au Finlandais Ville Itäla (PPE-DE), qui a voulu en déduire: vous êtes donc pour une négociation à l'issue ouverte…
Comment l'UE peut-elle négocier l'adhésion d'un pays qui occupe "38%" du territoire d'un de ses Etats membres, Chypre ? s'est indigné Athanasios Pafilis (GUE/NGL, grec), pour qui le Plan Annan pour l'unification de l'île était une "régression". Ce sont les Etats membres qui négocient, a rappelé M. Rehn, en soulignant: la Commission européenne a soutenu le Plan Annan et les Chypriotes turcs l'ont fait aussi. Ce ne serait donc pas juste de les "punir", a estimé le Commissaire désigné, tout en notant: c'était le passé, il faut maintenant se tourner vers l'avenir. Certains parlent de "Chypre du Nord, d'autres de "la partie nord de Chypre", et il y a une "grande différence" entre les deux, a lancé Vytautas Landsbergis (PPE-DE, lituanien), mais Olli Rehn n'a pas voulu jeter de l'huile sur le feu: la définition est importante, mais une querelle à ce sujet ne me semble pas de nature à faciliter une solution. Or, il faut justement s'efforcer de faciliter les relations entre les deux communautés et continuer à oeuvrer pour un règlement dans l'île. A Panagiotis Beglitis (socialiste grec) qui lui a rappelé que selon le Service juridique du Conseil, la base juridique utilisée par la Commission (l'Article 133 du Traité) pour sa proposition sur l'aide aux Chypriotes turcs n'était pas la bonne, M. Rehn a répliqué: pour le Service juridique de la Commission, elle l'est.
M. Rehn a été interrogé aussi sur la Bulgarie et, surtout, sur la Roumanie - notamment par le socialiste français Pierre Moscovici (dont elle est le pays d'origine), Baroness Nicholson et André Brie (GUE/NGL, allemand). M. Rehn a assuré que la Commission fera tout son possible afin de permettre l'adhésion de ces deux pays selon le calendrier prévu, même si elle n'hésitera pas à invoquer une clause de sauvegarde permettant de reporter l'adhésion d'un an en cas de stagnation des réformes (cette clause est énoncée dans le rapport de la Commission de ce mercredi, qui prévoit l'adhésion de Roumanie et Bulgarie le 1er janvier 2007: voir plus haut).
Quant aux Balkans occidentaux, en répondant en particulier au social-démocrate autrichien Hannes Swoboda et à sa compatriote Ursula Stenzel (PPE-DE), M. Rehn a qualifié la Croatie (en s'exprimant là en finlandais) de "figure de proue". Plusieurs députés se sont inquiétés des tensions ethniques qui perdurent dans la région, et la Verte allemande Angelika Beer s'est interrogée sur les perspectives au Kosovo. J'ai l'intention de me rendre au Kosovo pour me rendre compte de la situation "de mes propres yeux", mais je n'ai pas voulu l'annoncer avant les auditions, a indiqué M. Rehn. Libor Roucek (PSE, tchèque) s'est soucié, lui, du sort de l'Albanie, de la Macédoine et du Monténégro.
Beaucoup de députés se sont interrogés sur les perspectives européennes des pays du "nouveau voisinage". C'est le cas de Toomas Hendrik Ilves (PSE, estonien), ou des Polonais Janusz Onyszkiewicz (ALDE), Anna Elzbieta Fotyga (UEN) et Marek Aleksander Czarnecki (non inscrit) qui, eux, se sont demandé si l'Ukraine a des chances d'adhésion. L'Ukraine est "un Etat profondément européen", a reconnu M. Rehn, sans toutefois rien leur promettre. Même fin de non-recevoir à Antonio Tajani, élu de Forza Italia qui l'interpellait sur les possibilités d'adhésion de la Russie ou Israël.
Le respect des droits des minorités est l'un de nos critères, a assuré enfin Olli Rehn à plusieurs députés, notamment les Hongrois Csaba SandorTabadji (PSE) et Szent-Ivanyi (ALDE). A propos de la situation des Rom, le Commissaire désigné a noté que dans sa propre région il y a une forte communauté Rom, et qu'au cours des trente dernières années, leur situation s'est considérablement améliorée. Mais "c'est un long chemin", a-t-il admis.