Bruxelles, 05/10/2004 (Agence Europe) - L'audition du candidat au poste de Commissaire à la liberté, la sécurité et la justice Rocco Buttiglione n'a pas été aussi agitée que l'on aurait pu le croire après la polémique qui a suivi ses déclarations sur les camps de réfugiés cet été, mais M. Buttiglione n'a pas manqué d'être interpellé sur ce dossier ainsi que sur son conservatisme chrétien. Affable, mais n'hésitant pas à défendre ses positions, le ministre de Silvio Berlusconi a logiquement séduit davantage la droite que la gauche de l'hémicycle. "La politique européenne d'asile, immigration et affaires intérieures est en de bonnes mains avec Rocco Buttiglione", a déclaré l'Allemand Ewa Klamt, porte-parole du groupe PPE, à l'issue de l'audition. Le PPE salue le fait qu'il se soit emparé de la question de l'immigration. Au contraire, Hannes Swoboda et Martine Roure, au nom des socialistes, en sont ressortis avec "de sérieux doutes", dénonçant ses propositions sur l'asile, ses déclarations sur la famille et l'homosexualité et son absence de précision sur la protection des données. Le Commissaire désigné a rendu hommage au travail du Commissaire sortant, Antonio Vitorino. "Ma première tâche sera de donner une impulsion à ce qui a déjà été lancé par le Commissaire Vitorino", a-t-il déclaré. M. Buttiglione a répondu en anglais à presque toutes les questions, sauf quand elles étaient posées en français, en espagnol, ou, bien sûr, en italien. Proche du Pape Jean-Paul II, M. Buttiglione "pense être un bon catholique, et (croit) qu'un bon catholique peut être un bon européen".
Immigration et asile: Interpellé à de nombreuses reprises, le Commissaire désigné a défendu et précisé ses propositions sur l'immigration et l'asile. "Je n'ai jamais proposé l'installation de camps de concentration en Afrique du nord pour déporter des personnes se trouvant à l'intérieur de l'Union", a-t-il déclaré, jugeant cette hypothèse "odieuse". D'ailleurs, M.Buttiglione ne parle pas de "camps" mais de "centres humanitaires". Les "camps existent déjà", et il faut aider les pays d'Afrique du nord à "canaliser les flux" de ceux qui passent par leur territoire pour atteindre l'UE, à mieux accueillir ces personnes, a-t-il déclaré. Ces centres, a-t-il précisé, serviraient à la fois à déterminer ceux qui auraient accès à l'immigration légale dans l'UE, ceux qui auraient droit à l'asile, ceux qui pourraient rester dans le pays de transit et ceux qui seraient renvoyés dans leur pays d'origine. Ses idées vont donc beaucoup plus loin que ce sur quoi les ministres se sont mis d'accord au Conseil informel de Scheveningen (EUROPE du 2 octobre). "Je vois rarement des propositions alternatives. S'il y en a d'autres, je veux bien les examiner. Sinon, tentons ce qui a été proposé dans les dernières semaines", a-t-il affirmé. M.Buttiglione a défendu les renvois massifs de candidats à l'immigration ou l'asile depuis l'île italienne de Lampedusa vers la Libye, qui n'est pourtant pas signataire de la Convention de Genève. "Il ne s'agit pas d'expulsions mais de refus d'admissions, conformes aux règles internationales", a-t-il insisté.
Terrorisme. "Notre société a peur, elle veut plus de sécurité nous sommes en guerre contre le terrorisme, cette guerre nous devons la gagner, et nous l'emporterons", a assuré Rocco Buttiglione, prenant à contre-pied la plupart des responsables politiques européens qui laissent en général aux Etats-Unis la vision guerrière de la lutte contre le terrorisme. "Nous sommes amis, frères, pratiquement jumeaux des Américains", a dit M.Buttiglione, pour qui," il y a des exemples qu'on doit prendre des Etats-Unis, mais pas Guantanamo". Au Grec Athanasios Pafilis (GUE), qui dénonçait des atteintes aux libertés au nom de la lutte contre le terrorisme, M.Buttiglione a souligné l'importance et la difficulté de mener cette lutte sans enfreindre les libertés: "si nous voulons sauver notre âme, c'est la seule voie à suivre", estime-t-il. M.Buttiglione n'a "pas l'impression que la réponse européenne au terrorisme ait porté atteinte aux droits et libertés". Il juge que le terrorisme "est une déviation de l'islam, et viole bon nombre des principes de l'islam".
Religion, Famille. M. Buttiglione a été interpellé par plusieurs députés verts, socialistes et libéraux, « inquiets », à l'instar du travailliste britannique Michael Cashman, de ses positions sur la famille et l'homosexualité. Il a reconnu que sa vision est pour le moins conservatrice, tout en affirmant que cela n'aurait aucune influence sur ses politiques. La verte néerlandaise Kathalijne Buitenweg s'est offusquée qu'il ait qualifié l'homosexualité de péché et de désordre moral. "Je peux penser que l'homosexualité est un péché, mais ceci n'a aucune influence sur la politique, sauf si je disais que l'homosexualité est un délit", a déclaré M. Buttiglione.
A un député polonais qui l'interrogeait sur sa définition du mariage, le Commissaire désigné a répondu qu'à son avis, "la famille existe pour permettre à une femme d'avoir des enfants et un homme qui prend soin d'elle". Selon lui, il faudrait "des projets spécifiques" pour les femmes, parce qu'il n'y a "pas assez de natalité". M.Buttiglione estime par ailleurs qu'il "faut être prudents" dans l'avancée vers une société multiculturelle, et a employé à cet égard une métaphore biblique: "comme pour le mariage, si on arrive à se comprendre on a de bons résultats, sinon ce n'est plus le paradis mais l'enfer".
Codécision. Rocco Buttiglione n'a pas oublié de flatter son auditoire. Interrogé sur ses priorités, il a déclaré: "ma première priorité est de renforcer les liens de coopération entre la Commission et le Parlement, tout le reste en découle". Sur le fond, les députés européens auront été heureux d'entendre, après avoir posé plusieurs fois la question, que le Commissaire s'est dit pleinement partisan de "la communautarisation complète du titre IV", c'est-à-dire du passage à la codécision pour l'ensemble des politiques d'asile, d'immigration et de visa, pour l'instant réservées au pouvoir exclusif du Conseil des ministres. Rocco Buttiglione, qui s'est engagé à faire tout son possible pour que ceci arrive rapidement, a toutefois rappelé que la décision est entre les mains du Conseil.
Italie/Justice. Interrogé à plusieurs reprises sur le mandat d'arrêt européen, que l'Italie n'a toujours pas introduit dans sa législation, M.Buttiglione a indiqué que le président du Sénat Pera lui avait assuré qu'il allait diligenter les travaux. "J'ai sentiment que cela va se passer dans les semaines à venir", a-t-il déclaré. A une députée qui l'interrogeait sur la concentration des médias en Italie, cheval de bataille de la gauche italienne au Parlement européen, M.Buttiglione a affirmé qu'il examinerait la question en toute indépendance, avant de souligner que "des problèmes similaires existent dans d'autres pays européens".
Protection des données. Interrogé à plusieurs reprises à ce sujet, M. Buttiglione s'est montré très prudent, indiquant à propos du fichage des passagers aériens qu'il "faut attendre ce que va dire la Cour", et à propos des échanges de données, notamment téléphoniques, qu'il "faut réfléchir à qui y aurait accès".
Minorités. Là aussi, M.Buttiglione s'est montré prudent, sans aller plus loin que des déclarations de principe sur son attachement aux droits des minorités.